16 mars 2009

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E FINITA LA COMEDIA

Une once de vanité gâte un quintal de mérite.
(Proverbe persan)


Si ces messieurs sociétaires,
Malgré notre objurgation,
Persistaient dedans leur colère
Et donnaient leur démission,

On se demande avec angoisse
Quid de nous, pauvres mécréants ?
Bien que tout un marais croasse
De grenouilles sur ces géants.

Seigneur ! dans quelle volière
Est-ce que nous retrouverions
Ces perroquets de Molière
Et leurs saines traditions ?

Que deviendrait le Servatoire ?
Où se réfugierait le Goût ?
L’antique et noble répertoire
Aurait bientôt chu dans l’égout.

Ce serait fini du classique
Comme aussi du genre pompier,
On mettrait Corneille en musique
Pour ne le point trop oublier.


Et, comme ils iraient à la Mecque,
Les amateurs d’Emile Augier
Iraient au pays chichimèque
Pour voir
« le fils de Gibaugier ».


Quel théâtre de Comédie
A moins
qu’on ne le secourût,
Pourrait lancer le
« quoi qu’on die »
Comme au Français, le « qu’il mourût ».

… Car, en France, dans quelle turne,
Dans quel Odéon, s’il vous plait,
Verrait-on chausser le cothurne
Et grasseyer comme Dudley ?

Les Gémiers sont-ils idoines
A porter la toge de lin ?
Qui pourrait jouer Marc-Antoine ?
Est-ce Antoine ou bien Coquelin ?


Et, bien qu’il sache son affaire,
Sur le chariot de Thespis,
Supposez que Lambert père
Puisse jouer les Lambert fils ?


Est-ce que la môme Réjane,
Est-ce que l’exquise Granier
Jouissent d’un suffisant organe
Pour interpréter du Bornier ?

De même, en cette Comédie
Française où l’art est assagi,
Quel jeune artiste, à l’étourdie,
Voudrait remplacer Le Bargy ?

Malgré qu’il ait des aptitudes
Celui-là devrai s’appuyer
A tout le moins trente ans d’étude
Pour y faire un jeune premier.

Où trouver ailleurs un comique ?
- Je parle d’un comique sain,
Pour ainsi dire académique
Qui fera rire… mon voisin, -

Ici, c’est la maison dernière
Où l’on sait encor recevoir
Un coup de pied dans le derrière.
C’est un rien, mais il faut savoir.


Hélas ! pour habiter Asnières
Ces messieurs veulent nous plaquer ;
Quant au fauteuil de Molière
Plus personne pour l’astiquer.

Pauvres de nous ! Jésus Marie !
José Maria de Heredia
Où dormirons-nous, je vous prie ?
I finita la Comedia !


RAOUL PONCHON
le Courrier Français
01 décembre 1901

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