5 mars 2019

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C’EST LA FAUTE A L’ELEPHANT
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Il me revient en mémoire
D’avoir lu je ne sais où,
Dans quelque antique grimoire,
Traduit, je crois, de l’indou…

Que la nôtre pauvre Terre
N’était pas un corps flottant,
De son soleil tributaire,
Comme à tort on le prétend.

Qu’elle repose, au contraire,
Sur le dos d’un éléphant.
Assertion téméraire
De ce grimoire esbroufant,

Qui n’ajoute qu’au problème,
Et le rend plus byzantin.
Car, où pose-t’il lui-même
Cet éléphant clandestin ?…


Moi, lecteur, qui tout ignore,
Et jusqu’au jour de ma mort
Prétends l’ignorer encore,
J’accepte, de prime abord,

Cet humble mythologie,
Plutôt que de me flanquer
Une atroce névralgie
A vouloir rien expliquer.

 
*



En admettant l’hypothèse
De ce monstre, notre appui,
On peut, beaucoup plus à l’aise,
Se rendre compte aujourd’hui


Des causes de ces désastres,
Et de ce sol saccagé
A faire pleurer les astres :
C’est que le monstre a bougé.


Que si tout s’écroule ou flambe,
C’est qu’il avait, comme on dit,
De la fourmi dans les jambes,
Et qu’il se les dégourdit.


Notre absurde taupinière
Est - quant à… monsieur il plaît, -
A la merci journalière
D’un frisson de son mollet.


Mais, en notre humeur trop prompte
Quand nous voyons tel chaos,
Nous le mettons sur le compte
Du Gentilhomme d’en Haut.


Pour quelles raisons ultimes,
Ce Dieu, dont je fais mon Dieu,
Ferait-il tant de victimes,
Et par quel horrible jeu ?


Le système d’une brute
Est plus plausible, en effet,
Que d’un Seigneur qui culbute
Le monde après l’avoir fait.

Aussi, pauvre espèce humaine,
J’aime mieux croire - entre nous, -
Que le seul Dieu qui nous mène
C’est l’Eléphant du dessous.


Si donc, on veut voir un terme
A ses mouvements nerveux,
C’est à ce vieux pachyderme
Qu’il faut adresser nos vœux.



RAOUL PONCHON
le Journal
23 avr. 1906
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ON A VOLÉ LA TOUR EIFFEL
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Le mois dernier, à ma portière
Je dis d'un ton fort naturel :
" Vous savez que la nuit dernière
On a volé la Tour Eiffel. "


Ce vieux bifteck incommestible
Tout d'abord n'en crut pas un mot :
" Comment ? Ca n'est pas Dieu possible,
Une tour qui monte si haut !

- Mon Dieu, ce n'est pas là, lui dis-je,
Un tour qui soit un fameux tour ;
Hier on criait bien au prodige
Quand Eiffel a conçu sa tour.


Pourtant aujourd'hui elle est faite.
A peu près. Voici qu'on la prend,
C'est bien simple, ô ma pipelette ;
Pourquoi ce transport délirant ?

- Non, me dit-elle, c'est un piège.
Et vous comptez bien m'attraper.
- Moi ? Mais quel intérêt y ai-je ?
Suis-je d'humeur à vous tromper ?


- Qui l'aurait prise ? Et pourquoi faire ?
Reprit-elle, ébranlée un peu.
- Ca, par exemple, c'est affaire
Entre le voleur et son Dieu.

Un fait certain, c'est qu'on l'a prise.
C'est tout ce que j'en puis savoir.
Là-dessus, bonsoir, bonne brise,
Chère Madame, à vous revoir. "


Le lendemain, ce pachyderme
Me dit : " Monsieur ferait bien mieux
De payer plus souvent son terme
Que de faire le facétieux. "

Je vis donc, à ma grande joie,
Qu'elle avait coupé dans le pont,
Etant bien plus âne qu'une oie.
Elle ajouta : " je crois qu'au fond,


Monsieur, je vous en remercie,
J'ai vu la tour et j'ai bien ri ;
Je vais monter la même scie
A mon vieux cocu de mari. "

Je n'ai pas besoin de vous dire
Que, par elle mystifié,
Il entra dans une grande ire
Et roua de coups sa moitié.

" Que je tombe du quatrième,
Dit-il, si d'autres, dès demain,
N'y sont pris ainsi que moi-même
Je le fus ". Ca c'est bien humain.


Deux jours après toute la rue
Fut instruite par ce portier
Que la tour était disparue
Complètement, dans son entier.

Cet homme est ivre de démence,
Disaient les habitants, vraiment.
Lorsque avec une verve immense
Il les convainquit tellement


Que tous ils firent le voyage.
Certains, plus lents à conquérir,
Semblaient résister davantage
Qui finissaient par y courir.

Ils revenaient l'oreille basse,
Mais à leurs voisins aussitôt,
- Afin que tout le monde y passe -
Ils montaient le même bateau.


Souvent un enfant sans malice
Qui pouvait compromettre tout,
Disait sans le moindre artifice :
Non, la tour est toujours debout.

Parole imprudente, insensée !
Sa maman, à bras raccourci
Lui flanquait une bonne fessée
Pour qu'il ne mentit plus ainsi.


Avant la fin de la semaine
Ce fut une espèce de sport.
- La scie est une bonne graine
Qui pousse partout, sans effort.

Celle-ci fit tache d'huile
Elle s'étendait tous les jours :
De l'intérieur de la ville
Elle passa dans les faubourgs.



Montrouge induisit la Villette,
Et la Villette, un peu plus tard,
Vint conter la même sornette
A l'humble quartier Mouffetard.

Les journaux, comme bien on pense,
L'adoptèrent avec amour,
Offrant même une récompense
A qui rapporterait la tour.


Dès que Phoebus montrait sa fiole,
La moitié de Paris allait
Au Champ-de-Mars, comme une folle,
Tandis que l'autre en revenait.

Et cette foule descendante
Disait d'un air indifférent
A cette autre foule montante :
Vous allez voir, c'est surprenant.


Comme on se regardait sans rire,
Que nul ne paraissait frappé,
Tout le monde en vint à se dire :
Est-ce moi qui me suis trompé ?

Moi-même pris d'inquiétude
Je pensais à part moi : Parbleu !
Mes yeux ayant cette habitude
De voir la tour dans le ciel bleu,


Peut-être existe-t-elle encore
Dans mon imagination,
Mais, pour un motif que j'ignore
Ou sans y faire attention,

Il se peut que quelqu'un l'ai prise.
Ce matin j'ai vite couru
Pour voir. Jugez de ma surprise :
Elle a bel et bien disparu !


RAOUL PONCHON
le Courrier Français
28 oct. 1888



9 févr. 2019




Un derrière survint
Et voilà la guerre allumée


1893 Paris : le pays se remet progressivement du grand scandale de l'affaire du Canal de Panama où les petits épargnants ont laissé l'essentiel de leurs économies. Casimir Périer est président. Les étudiants restent toujours en alerte car la censure les menaces régulièrement. Un sénateur, René Béranger, surnommé le Père La Pudeur de part ses prises de position , dépose un projet de loi réprimant les outrages aux bonnes moeurs, et vise spécialement les étudiants dans leurs excès chroniques. Vu la morosité générale ce projet passera facilement. Les étudiants se mobilisent et entament une manifestation de rue qui réunit des milliers de jeunes . Le préfet de Paris Lozé fait donner la troupe. Des barricades s'élèvent , c'est l'émeute. Un agent de police, dépassé par les événements, lance au-dessus d'une barricade un cendrier de faïence et tue malheureusement un passant, Antoine Nuger. C'était un commis en course qui dut s'arrêter à cause de la manif'. Les étudiants se déchaînent, campent sur leurs positions. Le lendemain matin, alors que les policiers ne sont pas encore revenus, ils démarrent leur cortège en courant et se précipitent à la préfecture de police de Paris qu'ils saccagent.


Ainsi, j’étais là, bien tranquille
A rêver au bord de la mer,
Sans plus m’agiter que possible,
Me grisant de son souffle amer,


Lorsque j ‘appris qu’en la grande ville
Le plus séjoureux des séjours,
S’agitait la guerre civile
Depuis tantôt sept ou huit jours.


Je l’avais laissé calme,
Nul vent discordant ne soufflait
Qui pût animer une palme
Du Chat-Noir au café Soufflet.


Pourquoi cette guerre ? A la suite
D’une manifestation
De jeunes gens contre un jésuite,
Moraliste d’occasion


Qui, sous prétexte de morale,
Va déférant au tribunaux
Des bals de candeur aurorale
Et de très liliaux journaux.


La police, sans crier gare,
Voulant se mêler au à ce jeu,
Il s’ensuivit une bagarre,
Elle fut l’huile sur le feu


.Les ouvriers, non sans malice,
Soutinrent les manifestants ;
D’ailleurs contre dame police
N’est-on pas d’accord tout le temps ?


On éleva des barricades
Avec des trams, des omnibus ;
Les bourgeois en étaient malades
Et serraient déjà leur quibus.


Pendant ces fameuses journées
On consigna, tellement
Toutes les troupes casernées,
O Paris ! Sous ton firmament.



Et les trouvant encor trop minces
Pour dompter la rébellion,
On en fit venir des provinces,
De Carpentras et de Lyon.



Paris mis en état de siège
Se crut au temps du Prussien,
La Terreur flottait comme un liège
Sur l’océan lutécien.


Lozé déchaîna ses cohortes
D’affreux flics, de vils argousins ;
Il marqua d’une croix les portes
Et fit brimballer les tocsins.


Ils frappèrent, ces flics infâmes,
Des citoyens inoffensifs
Des enfants, des vieillards, des femmes,
Jusqu’à des chiens subversifs ;


Bientôt, vrais chevaux en ribote,
Ils rirent comme… aux dents le mors,
Le sabre remplaça la botte :
Il y eut des blessés, des morts.



*
* .
.*

Or , c’est à ce sénateur farce
Qu’on doit ces morts. Il a voulu
Sauver la Morale. C'est parce
Qu’à cet imbécile il a plu


De poursuivre une belle fille
Qui montra son corps dépourvu
De voile et que ce vieux mandrille
Regrette de n’avoir pas vu.



RAOUL PONCHON

Le Courrier Français
16 juin 1893
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23 janv. 2019




J'ESPERE QU'IL VA NEIGER


Voilà maintenant qu'il fait beau !
( Du moins aujourd'hui ) c'est horrible.
En janvier ! c'est inadmissible.
Du haut de ton ciel bleu barbeau

Encore une fois tu nous trompes,
Seigneur, et pour quelles raisons ?
Sur la couleur de tes saisons.
Tu te fiches trop de nos trompes.

Que si l'hiver n'est plus l'hiver,
Il n'y a de saison aucune
Pour qu'en la saison opportune
Ton sacré printemps vert soit vert,

Ton été d'or, pour que l'automne
Arrive lui-même à propos
Remplir nos tonnes et nos pots.
Nous en préserve la Madone !

Il ne fait pas froid, par dessus
Le marché, que veut cela dire ?
Au lieu de geler je transpire
Et me meurs sous mon pardessus.


" Parbleu, tu n'as qu'à n'en pas mettre,
- Me diras-tu - pauvre insensé ! "
Eh, certes ! j'y ai bien pensé,
Mais je suis esclave, cher maître,

Et dupe du calendrier,
Il fut fait d'après tes principes ;
J'y crois comme aux patates tripes
Et comme au premier moutardier.

Il dit : c'est le mois de la neige
Et des autans et des frimas
Sous nos parisiens climats,
C'est l'hiver et son blanc cortège.

Alors moi dont l'esprit manchot
N'y voit autrement de malice,
Je sors ma plus riche pelisse,
Et, finalement... j'ai trop chaud.

Car ce nivôse est invisible,
Il n'y a pas sur mon chemin
Plus de neige que sur ma main ;
En vérité c'est plus risible.

J'avais pourtant pour en parler
Mis de côté pour ces dimanches
Tout un essaim de rimes blanches
Ne demandant qu'à s'envoler.

Il faut donc que je les ravale.
Et d'autres il me faut chercher,
Et encore me dépêcher...
Le temps si vite se cavale !

Arriverai-je seulement
A terminer cette gazette ?
Delorme, moins que moi mazette,
Concluez-la dans un moment.


Oui, Hugues, venez à mon aide.
Comme il est ici coutumier
Que je rime - pourquoi ? - premier,
Cette place je vous la cède ;

Et, d'autant plus résolument,
Que je crois bien que mon grand âge
Seul me vaut un tel avantage :
Triste privilège, vraiment.

Donc demain, c'est dit, à l'absinthe,
Vous ajouterez quelque tex-
te à celui-ci, si j'ose m'ex-
primer ainsi dans cette enceinte.

Comment allez-vous, à part ça ?
Moi, pas mal, je vous remercie.
Surtout soignez votre vessie,
Espèce de Sancho Pança !


RAOUL PONCHON
le Courrier Français
09.01.1898




20 janv. 2019



Obsèques  de Jean Richepin
16 12 1926
l'ami Raoul Ponchon avec la famille


JEAN RICHEPIN par NADAR







O0O


Poète, Octave Charpentier fut un chantre de la capitale qu'il célébra dans Cantilènes du vieux Paris et dans deux livres de promenade nostalgique et érudite : A travers Montmartre, en 1913, et A travers le Quartier latin, dix ans plus tard. 
Voici un hommage célébrant  l'amitié de Jean Richepin et Raoul Ponchon dans la revue Poésie. 



O0O





7 janv. 2019

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JANVIER
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Avril, l’honneur et des mois
Et des bois,
Avril, la douce espérance
Des fruits qui sont le coton
Du bouton
Nourrissent leur jeune enfance.

( Rémy Belleau ) *
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Janvier, l’horreur et des mois
Et des bois,

Janvier, qui fais que l’année
Débute, on ne sait pourquoi,
Iroquoi-
Sement par être fanée ;

Janvier, terreur des lézards,
Des musards
Qui, sous ton ciel taciturne,
Déplorent ce long sommeil
Du Soleil,
Cachés au fond de leur turne ;

Janvier, l’effroi des oiseaux
Et des eaux
Dont les petites voix douces
S’arrêtent de gazouillir,
De jaillir
Jusques aux premières pousses ;
.


Janvier, tu es un torchon,
Un cochon,
Ou, si tu veux, une truie :
Et tu ne sais même pas
Si tu vas
Nous ch… vent, neige ou pluie.

Tu souffles vilainement,
Méchamment
Et sans chalumeaux d’aveines,
La peste et le choléra,
…t’coetera…
Dans le sang pur de nos veines ;

Tu nous fripes le gosier ;
De l’osier
De tes autans tu nous cingles,
Et nous lardes tour à tour
Tout autour
De cent millions d’espiègles ;

Tellement que pour me re-
mettre un peu,
Moi, qui suis un homme sobre,
Il me faut chez le bistro
Boire trop
Du jus chaleureux d’Octobre.



Tout ça ne serait trop rien,
Crois-le bien,
Je n’en souffre outre mesure,
Si tu n’acharnais, fougueux,
Sur les gueux
Ton effroyable morsure.

De Décembre la vertu
- Diras-tu -
Ne te semble pas bien vive,
Et souvent plus meurtrier
Février
Vous met un homme à la rive ?…


Mais Décembre, s’il est froid,
C’est son droit,
Puisqu’il termine l’année,
Il ne saurait être un mois
A la fois
D’âme jeune et surannée ;

Quant au futur Février,
O Janvier !
- Et déjà ma plume en tremble -
Je l’engueulerais aussi,
Dieu merci !
Pour si peu qu’il te ressemble.



RAOUL PONCHON
le Courrier Français
24 janv. 1897
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6 janv. 2019

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LA " GALETTE DES ROIS "
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Sans que je remonte à Eve,
Il me souvient qu'autrefois
On insérait une fève
Dans la "Galette des Rois"...


Fève, pourquoi ? Je l'ignore.
Il faudrait évidemment
Interroger le folklore
Sur cet usage charmant.


Or, depuis quelques années,
Par ces messieurs boulangers,
Les fèves sont condamnées.
Aujourd'hui ces enragés

Ont horreur de cette graine,
Et vous la remplacent par
Un bébé en porcelaine,
Qui m'est un vrai cauchemar.

Et le mien de gindre est pire
Que tous les autres encor.
Si vous voulez bien me lire,
Vous en tomberez d'accord.

" Que le grand Diable me crève,
Si je trouve dans Paris,
Me disait une fève
Qui ne soit pas hors de prix ! "


J'acceptais cette défaite
Pendant longtemps.. Et puis,
Toute réflexion faite,
Un jour, qu'est-ce que je fis ?

J'achetai, dans la banlieue,
Un terrain - oh ! pas bien grand...
Soit d'un dixième de lieue
En carré, pour être franc.

Et j'y semai de la fève,
Fin Mars, je n'ai pas besoin
De vous dire. Ah ! quel rêve
Ce fut vers la fin de Juin.

Grâce à la température
De ces trois mois, sans sursauts,
J'eus des rêves, je vous jure,
De quoi remplir cent boiseaux !


Six mois après ou tout comme,
La veille du Jour des Rois,
J'allai trouver mon bonhomme
Avec mes cent boisseaux. - " Vois,

" Lui dis-je, voici des fèves
En quantité, comme tu
N'en vis jamais dans tes rêves.
Ecoute bien, vieux têtu !

" Tu voudras bien en mettre une
Dans ma galette, demain,
Ou, j'en atteste la Lune,
Tu périras de ma main.

" Je t'abandonne le reste.
Donne-les à tes souris...
Quant à moi, je m'en déleste,
Est-ce compris ? " - " C'est compris. "

J'aurai ma fève, sans faute,
Pensais-je en me retournant.
Mais je comptais sans mon hôte.
Croyez-vous que le manant



Mit encor dans ma galette,
Comme les ans précédents,
Sa porcelaine indiscrète,
Et je m'y cassai trois dents !

Qu'auriez-vous fait à ma place ?
Pour moi, je n'hésitai pas :
Car j'allai, de guerre lasse
Le massacrer, de ce pas.

Traduit devant les assises,
Certes, je fus acquitté.
Et s'il faut que je précise,
Oh ! combien félicité !


RAOUL PONCHON
le Journal
6 janvier 1908

1 déc. 2018



J'ADORE LA VIE
     
"J'adore la vie."
(Une vieille Anglaise)

Aujourd’hui, la bonté du Ciel est manifeste.
Je me parais tout chose et me semble tout leste ;

Je sauterais fort bien par-dessus les maisons,
Mais les sergeots viendraient me chercher des raisons ;
Je vais donc consentir à fouler le bitume,
Si le vent ne m’emporte en l’air comme une plume;

Où dois-je aller ? .....................................
.....................................Parbleu, je veux aller tout droit
Devant moi, tel endroit vaut bien tel autre endroit.
Ce sont assurément ces messieurs pessimistes,
Crimedamourachards et cruellénigmistes
Qui font courir le bruit qu’il est des endroits tristes.
Moi, j’avoue humblement que je n’en connais pas,
Et je suis bien partout où me portent mes pas,
Fût-ce en prison ou même en le sein du trépas.

Voilà, me direz-vous, un heureux caractère.
Voui. Je n’en connais pas un pareil sur la terre.
Tout me va, me ravit, me chausse comme un gant,
Le beau, le laid, le neutre avec l’extravagant,
Tout ce qui est, n’est pas, et toute la chimère,
L’âpre génie, ainsi que la bêtise amère,
L’éternel Meissonier et le sempiternel
Bouguereau, qui des pieds est bien le colonel ;
Toute l’humanité me semble pitoyable,
Et je serais copain bien vite avec le diable.

Je m’accommode aussi de toutes les saisons,
Et comme je l’ai dix cent fois dans mes chansons,
Qu’il fasse du soleil, ou tombe de la merde,
Je m’en bas l’œil avec une fourche, sur l’air de
Dans la nature où tout est bon
Il convient que rien ne se perde.

La plupart des humains ne sont jamais contents,
Les uns voudraient l’été lorsque c’est le printemps,
Ceux qui ont femme blonde en rêvent une brune,
On voit des triples gueux affamés de fortune,
Sans compter tous ceux-là qui désirent la lune.
- Seigneur, donnez-la leur, qu’ils nous foutent la paix. -
Or ça, continuons. Qu’est-ce que je disais ?
Je disais qu’ aujourd’hui, par extraordinaire,
Le ciel n’avait pas sa gueule de poitrinaire,
Et que j’étais ravi d’être au monde et que tout
M’apparaissait charmant, que j’aille n’importe où.
Oui, depuis ce matin que le soleil rougeoie,
J’ai déjà rencontré mille sujets de joie.
D’abord je suis certain que dans l’air amoureux
Flotte je ne sais quoi de suave et d’heureux,
Et je jure, sans peur de dire des folies
Que les femmes aussi sont toutes plus jolies ;
Je vais même plus loin. Je ne suis qu’un bison
Si la maison n’est pas ce matin plus maison,
Le ciel trois fois plus ciel, l’arbre quatre fois arbre.
Paris me paraît être une ville de marbre,
Pleine de très beau monde, et très intelligent
Et qui aurait bien entendu beaucoup d’argent ;
Moi-même je me crois un gros propriétaire
Et je viens de toucher de l’or chez mon notaire.
C’est fabuleux, vraiment. N’imaginé-je pas
Que je pénètre dans la vie, à chaque pas,
Que ce n’est plus avec mes deux yeux de la veille
Que je vois tout le monde et que je m’émerveille ?
Que je trouve tout beau, tout bien et tout plaisant,
Et le plus dégoûtant des hommes, complaisant.



C’est ainsi que je vais, au hasard, dans la foule,
Titubant de gaîté, comme une femme soûle,
Et tout chemin est bon, meilleur, parfait, divin,
Du moment qu’il conduit chez un marchand de vin.

RAOUL PONCHON
Le Courrier Français
18 mai 1890

28 nov. 2018

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.CHRYSANTHEMEGALOMANIE
.

Est-il bien nécessaire,
- Me demandait Delorme -
Qu’une fleur soit énorme
Pour avoir de quoi plaire ?


Il me parlait ainsi
Au dernier rendez-vous
Des chrysanthèmes fous

Exposés ces jours-ci.

Et je lui dis : « Delorme,
Il n’est pas nécessaire,
Pour avoir de quoi plaire,
Qu’une fleur soit énorme.


Et, tenez… bien qu’encor
Ces chrysanthèmes-ci
Nous étalent ici
Et leur pourpre et leur or ;


Bien qu’ils soient homériques,
Prodigieux, féeriques,
Superlatifs, lyriques
Et fantasmagoriques,



Tout ce que vous voudrez…
Pourquoi resté-je froid,
L’avuerai-je… à l’endroit
De ces exaspérés ?…


C’est que les chrysanthèmes
Semblent de la réclame ;
Ne me vont pas à l’âme ;

C’est qu’ils sont froids eux-mêmes.

Ils ont l’air de poser ;
Ils sont chiques, truqués,
Compliqués et toqués.
Autant me dégoiser


De la littérature.
Ce n’est pas de la sorte
Oh ! non - que se comporte
Cette vieille Nature.


Quand elle veut des fleurs
Géantes, en effet,
Elle-même les fait,
Et règle les couleurs.



Pourquoi par des tortures
Changer leur habitude,
Les mettre en servitude
En des carcères dures ?


Agrandir leur format,
Leurs nuances, leur port,
Qui ne son pas d’accord
Avecque nos climats ?


Aimez les chrysanthèmes
Spontanés de la France
Sans plus d’exubérance
Laissez-les être eux-mêmes.


Et pourquoi pas des lys
Hydropiques, crétins ?
Des myosotis atteints
D’éléphantiasis ?…


Il n’est rien d’aussi bête,
O jardiniers moroses
Que de vouloir des roses
Grosses comme ma tête…



C’est aussi scandaleux
Que porter vos soins vers
Les camélias verts
Ou les dahlias bleus.


Ainsi donc, ô Delorme,
Une fleur, pour nous plaire,
Sans être poitrinaire,
Ne doit pas être énorme,


Mais, telle je la veux,
Qu’une femme d’abord
La puisse sans effort
Mettre dans ses cheveux.


RAOUL PONCHON
Le Courrier Français
novembre 1903




GUSTAVE SOURY, peintre du cirque, dessine RAOUL PONCHON


Gustave Soury (1874-1966) est un peintre animalier et affichiste, passionné par le monde du cirqueIl a rassemblé une collection importante d'affiches et de photographies. Sa collection comporte 4 617 photographies et 2 331 cartes postales. Plus de 600 affiches de sa collection permettent de retracer l'histoire des fêtes foraines entre 1880 et 1914.

Il est considéré comme un des plus grands affichistes de cirque français.
Sa capacité à noter les détails anatomiques les plus représentatifs chez les bêtes est certainement indissociable des talents de Gustave Soury comme caricaturiste. C'est ce qu'il fit sans concession avec Ponchon.

Mieux connaître Gustave Soury
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21 déc. 2017




Enfin, voici l’Hiver



Enfin, voici l'hiver admirable et charmant ;
Avec ça nous avons un bon gouvernement,
- Parait-il - car pour moi, j'aime autant vous le dire,
Ce détail n'a jamais préoccupé ma lyre.
Enfin, voici l'hiver titubant et tremblant
Et plus blanc mille fois que n'est un merle blanc,
Quelle joie ! O saison frileuse de décembre ;
Joseph, donnez-moi vite une robe de chambre.
On ne va plus suer aux portes des cafés.
En se noyant avec des breuvages frappés
On ira s'enfumer au fond des brasseries,
Boire, bien entendu, mêmes saloperies ;
Mais tout ce que l'on boit dans un intérieur
Parait, à mon avis, bien autrement meilleur.


En été, voyez-vous, quand vous boiriez la Loire
Vous avez toujours soif, et vous auriez beau boire,
Le terrible soleil pompe votre cerveau
Et tout parait en somme aussi fade que l'eau ;
Si vous buvez de la bière comme un boruss,
C'est comme si vous chantiez pour le roi de Prusse ;

Vous n'êtes bon à rien : vous suez, voilà tout,
Comme je vous le disais si bien tout à l'heure.
Si j'étais seulement un peu millionneure
Au lieu du chaud été, coiffé d'un casque vert
Je pourrais me créer un hermineux hiver.


Et pendant que les gens coulent sur le bitume,
Ramassé comme un chat dans un fauteuil de plume
Boire tout à mon aise, avec quelques amis
Et cette rude soif que le ciel m'a permis.


Chimères ! il me faut accepter telles quelles
Les saisons avec les facheux contre-temps qu'elles
Comportent. Ah ! la vie est de maux un tissu
Et celui qui l'a fait n'en a jamais rien su ;
Ou, sans doute il l'eût fait d'une meilleure sorte ;
Enfin, quoi qu'il en soit, que le diable l'emporte.



Voici venir l'hiver, l'hiver délicieux
Et le cruel soleil ne chauffe plus nos cieux.
En été, l'on ne peut manger, non plus que boire
Et c'est bien là le plus embêtant de l'histoire.



Tout ce que vous mangez est plus lourd que le plomb :
La viande la plus tendre et le joli pain blond.
Il faudrait pour bien faire absorber de l'espace,
Mâcher l'aube, l'aurore, ou bien le vent qui passe,
Des fruits mystérieux aux pulpes d'air tramé
Et mûris simplement par la lune de mai.

Quant à dormir, madame, allez, c'est impossible :
Il serait plus aisé de refaire la Bible ;
Votre corps délicat, et que je crois fort beau,
N'aurait pour se couvrir que l'ombre d'un drapeau.



Vous n'en dormiriez pas, madame, davantage,
Sans compter que la femme a bien plus d'avantage
L'hiver, surtout aux yeux attentifs de l'amant.


Mon Dieu, je ne dis pas cela pour moi, vraiment !
A mon âge, l'on est un amoureux fort piètre :
Quand on prend rendez-vous, on n'est pas sûr d'y être.


C'est surtout à Paris que l'été suffocant
Est lugubre, aussi bien, chacun fiche le camp,
On ne rencontre plus dans la cité paillarde
Que quelques naturels de Brive-la-Gaillarde,
Quelques dents de cheval de la perfide Albion
Et des instituteurs pilotés par un pion ;


Mais, comme il est certain que ces vieilles gravures
Ne vont pas à Paris pour y voir des figures,
Mais bien pour visiter l'illustre Panthéon
Et le tube où l'on voit en haut Napoléon,
Il leur importe peu de rencontrer des zèbres :

Evanouissez-vous, ô visions funèbres.
Voici venir l'hiver délicat et charmant,
Le décor va changer, madame, en un moment,
Vous avez faim, j'ai soif, et cet autre digère
Comme il faut. L'on entend moins de langues étrangères ;
Les Anglais chevalins sont déjà loin d'ici,
Et les provinciaux sont partis, Dieu merci !

Partout sur les trottoirs trempés comme Gribouille,
Ca va, ça vient, ça vire, et ça bouge, et ça grouille ;
Car les Parisiens sont de drôles de corps ;
Plus il fait mauvais temps, et plus ils sont dehors.
C'est que l'hiver, pardine, est la bonne saison
Et les Parisiens l'aiment avec raison.


Dès quatre heures Paris s'étoile de lumières ;
Les colonnes Morisse annoncent des premières
Partout, où vous pouvez, messieurs, na pas aller
Si vous aimez ailleurs aller vous trimbaler ;
Ce ne sont que festins, ce ne sont qu'astragales,
Et divertissements chers au prince de Galles ;



Promenades au Bois, à deux, dans des coupés,
Jambes en l'air (pardon) à la fin des soupers.
Partout des bals, partout des banquers et des fêtes
Avec des sous-préfets, avec des sous-préfêtes.


Dîners officiels avec musique et gaz
Et des fleurs - "trop de fleurs" - comme disait Calchas.
Et ces derniers salons où l'on cause, où l'on flirte,
Où l'écrivain du jour à celui d'hier se heurte.
Je passe, à coup sûr, mainte autre distraction
Dont trop grande serait l'énumération :


Five o clock, cotillon, que sais-je ? Comédies
De paravent que jouent d'anciennes rouchies,
Réceptions, sermons de pères Monsabrés,
Cirques pour gens du monde, et bals masqués, parés,
Enfin tous ces plaisirs que ramène Décembre.
- Ah ! j'allais oublier les musiques de chambre. -
La voilà, la foilà, la saison des galas,
Des gagas, des tla-tlas,laritlas, tralalas.
Ah ça ! me direz-vous : ces plaisirs sont les vôtres ?
Moi ? pas du tout, messieurs, j'aime ça pour les autres ;

Ne m'interrompez pas : il parait que Sadi,
Le poète persan qui nous préside, a dit
Qu'il voulait dans ces murs où Wilson hier encore
Décorait, - décoreras-tu, - je te décore,
Donner des fêtes à tout casser, à l'instar
De César, Balthazar ou Nabopolassar ;


Et chacun sait fort bien qu'on entre à l'Elysée
Comme chez soi, par la porte ou par la croisée,
Car sous la République on est toujours chez soi.


C'est même ce qui fait que je préfère un roi ;
N'importe, puisque nous sommes en République
J'en suis, tout comme un autre un sujet platonique.



Bref, l'hiver a cela de bon, mes chers amis,
Qu'après trois mois durant de plaisirs impermis,
Un matin, au travers vos carreaux blancs de givre
Vous voyez le ciel pur et les lilas revivre.


RAOUL PONCHON
le Courrier Français
11 déc. 1887

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