.
.
.

LE B. B. DE RICHET
.
Le docteur Richet connaît, à Alger,
un esprit qui répond au nom de B. B. *
 
 
J’aime assez me rendre compte
Par moi-même, et ne crois pas
A tout ce qu’on me raconte,
Etant comme saint Thomas.
J’ai grande aussi confiance
En cet homme de science,
L’excellent docteur Richet. *
Mais, pensai-je, - s’il trichait !…
Donc, malgré la répugnance
Que j’éprouve à voyager,
Je pris la correspondance
Et le « packet » pour Alger. *
Une fois là, chez le maître;
Que j’ai l’honneur de connaître,
Je me rendis qui me dit :
« Ah ! vous venez pour l’«esprit » !
« Revenez demain lundi. »
 

Et le lendemain, sans faute,
Je retournai chez mon hôte,
Non sans un certain émoi.
On n’attendait plus que moi.
Nous étions une douzaine
En tout, dames et messieurs,
Avides du phénomène,
Terriblement anxieux.
Le docteur, selon le rite
De son église spirite,
Nous fit tâter le parquet,
Aussi les murs. Je dois dire
Que rien ne s’y remarquait
Qui pût prêter à sourire,
Ni non plus à protester.
Enfin, par raison dernière,
Il éteignit la lumière.
Sans plus outre discuter,
Tu parles ! Nous attendîmes
Que son « esprit » des abîmes
Voulût se manifester.
 

Il se fit longtemps attendre.
J’allais l’envoyer se pendre
Quand, tout à coup, Dieu merci !
Le docteur dit : « Le voici. »
En effet, de la ténèbre,
Une forme issit, funèbre,
Indécise tout d’abord,
Et qui, peu à peu, prit corps.
Une tête molle et flasque
Se dessina sous un casque,
Tel celui que nous voyons
Chez les marchands de crayons.
C’était l’Esprit ! ô merveille !



Il tenait une bouteille,
Et lui soufflait dans le cou,
En faisant gnouf gnouf, glou glou.
C’était à pleurer de rire.
Alors, un de nous de dire :
« Qui donc es-tu ? D’où viens-tu ?
« Serait-ce du sombre empire,
« Ou de quelque autre endroit pire ? »
Et l’Esprit répondit : «Tu
« L’as dit. Je suis, tas de veaux,
« Le produit de vos cerveaux,
« Un stupide et vain phantasme.
« Et c’est sans enthousiasme
« Que j’apparais à vos yeux.
« - Je parle pour les messieurs,
« Evidemment, - car ces dames
« N’ont pas de prétention.
« Mais que fait, hommes infâmes,
« Votre imagination
« Autre chose, dans ses veilles,
« Que souffler dans des bouteilles,
« Comme moi, B. B. Gnouf gnouf !
 
Ainsi parla mon pignouf.


*
*... *

 
Il continuerait encore,
Tant il était échauffé,
Mais Richet, voyant l’aurore,
Lui dit :
« Ta bouche, B. B. ! »


RAOUL PONCHON
Le Journal
22 janvier 1906

.
.

.
.
.

LA STATUE DE MUSSET

L’autre jour, j’étais chez Pousset,
En train de donner sur Musset
Mon opinion téméraire,
Quand auprès de moi vint s’asseoir
Un jeune homme vêtu de… soir,
Qui lui ressemblait comme un frère.
 
A peine assis, il demanda
Je ne sais quel vert soda,
Qui ne me fit du tout envie,
Et, j’en jure le dieu du Jour !
Qu’il m’était donné de voir pour
La première fois de ma vie.
 
Ce client, devant mon émoi,
Me dit tout bas : «
Oui, c’est bien moi,
Musset, ou, si tu veux, mon ombre.
Et j’arrive de ce séjour
Où la nuit n’est pas le jour,
L’Espace, le Temps et le Nombre.
 

« Dieu m’ayant permis ce congé
De me voir en marbre figé,
J’en profite pour boire un verre.
Quant à mon posthume portrait,
Il est pour moi sans intérêt ;
Je le trouve un peu bien sévère.

.
« Regarde-moi. Non, mais, vraiment,
Ai-je l’air d’un enterrement ?
Ce sculpteur ne me connaît guère,
Qui de moi fit un Adonis ;
Il confond avec Lambert fils,
Pourquoi pas aussi Lambert père ?

 
« Ah ! Seigneur ! que dans ce Paris
Les poètes sont peu compris !
J’ai parcouru la capitale,
Cependant qu’on m’inaugurait,
Nulle image d’eux n’apparaît
Où tant de sculpture s’étale.

 

« Ainsi, dans le quartier Haussmann,
Se trouve un certain gentleman
Qui veut représenter Shakspeare.
Moi, qui le vis encore hier,
Je t’assure qu’il est plus fier,
Tu parles ! et de beauté pire !
 
« De même aussi, chemin faisant,
Je vis un Dante, soi-disant,
Devant le Collège de France.
Si le sculpteur, en son esprit,
Croit que c’est là son gabarit,
Il doit laisser toute espérance…
 
« J’ai vu Lamartine, Hugo…
C’est à donner le vertigo.
Hélas ! et Leconte de Lisle !
Mais, qui passe tout examen,
C’est d’avoir en César romain
Travesti le père Banville !…

 

« Qu’ont-ils fait de ces radieux
Poètes, fils aimés des dieux,
Tous ces plâtriers sans excuse ?
Quels que soient leurs traits, sans discours,
Les poètes sont beaux toujours ;
Ils sont sublimés par la Muse !
 
« Pour moi, j’en avais une aussi,
De Muse. Il importe peu si
Ce n’était pas toujours la même.
Grâce à cela, dans mes écrits,
- Mon sculpteur ne l’a pas compris -
J’ai pu varier mon poème.

 
« J’ai fait de bons vers, de mauvais,
Selon la Muse que j’avais,
Folle, tour à tour, ou sévère.
Mais je crois bien que mes plus beaux
Sont ceux que, lambeaux par lambeaux,
J’au dû laisser au fond du verre.
 
 
RAOUL PONCHON
Le Journal
09 mars 1906

.
.

.
.
.

AU LOUVRE
.
On vient encore de voler une statuette au Louvre.
.
. 
Déjà depuis longtemps, et sans que l’on découvre
Les chapardeurs, des vols sont constatés au Louvre.
Des déesses, des dieux, en or, bronze ou lapis,
Disparaissent. Hier, c’était la môme Isis,
Avant-hier, Osiris. Et demain, que sera-ce ?
Les voleurs, c’est certain, voudront payer d’audace.
 

Or, Dujardin-Beaumetz * fit appeler les chefs,
Sous-chef et gardiens, leur parla d’un ton bref,
Et leur dit : « Hé, messieurs ! Cela ne peut durer.

Le pays tout entier commence à murmurer.
Tous les jours c’est un vol. Voilà qui me la coupe !
C’est à faire dresser mes cheveux sur ma soupe.
Comment ! Vous êtes là je ne sais pas combien
A garder nos trésors, et vous ne gardez rien.
Je ne voudrais pas vous vexer, monsieur Homolle * ,
Mais que votre surveillance est peut-être un peu molle.
Que font vos employés, je vous demande un peu ?
Ils dorment jour et nuit… Non, vraiment, j’en suis bleu !
 

On nous vole une Isis d’un mètre - c’est risible.
On le voit, c’est réel et ça n’est pas possible…
Une Isis, s’il vous plait, qui pèse vingt kilos !
Demain, on volera la Vénus de Milo !

Pourquoi pas ? Ou bien la Cène de Véronèse !
Dans tous les cas, messieurs, je la trouve mauvaise.
Laisser fuir quelque objet légué par monsieur Thiers,
Ça je m’en fiche ainsi que du quart et du tiers.
Qu’on prenne le Régent * encore, je m’en fiche
Egalement, puisqu’il est un Régent postiche…
Mais des œuvres de poids, des objets précieux,
Il n’en sortira plus du Louvre, non, messieurs !
Aussi bien, cette nuit, usant d’un stratagème,
Je veux que vous veillez. Je veillerai moi-même.
J’ai prévenu Lépine * , écoutez bien ceci,
Et j’ai mobilisé des troupes. Dieu merci !
Ces vols ont trop duré. Je veux y mettre un terme. »



*

 
Le même soir, après qu’on leur eût dit : on ferme,
Quand tous les visiteurs du Louvre et les Anglais
Eurent débarrassé les salles du palais
Et dès que la dernière porte fût fermée,

Dujardin-Beaumetz, tel un général d’armée,
Harangua tous les gens dont il put disposer,
Et, pour le bien commun, il sut les diviser :
« 
Armez les mangonneaux * - dit-il. Près des vitrines
Il me faut des tromblons avec des couleuvrines
*.
Dans cette salle, ici, dite des
Primitifs
Mettez-moi, çà et là, quelques sergeots furtifs.
Dans la salle
Rubens je veux des forts des Halles.

 

Plus loin, de vieux lascars des brigades centrales.
Allons, dépêchez-vous. Ne soyez pas distraits.
Les voleurs vont venir, vous ne serez plus prêts…

A la sculpture, les pompiers. L’artillerie
Sera pour commander la Grande galerie.
Homolle, mon ami, votre place est là-bas,
Au temple Égyptien mettons le
« Mastaba » *.
Ces voleurs - parait-il - en pincent pour l’Egypte ?
C’est à vous de veiller sur cette vieille crypte.
Quant à moi, n’ayez cure, et je bivaquerai,
Avec mes lieutenants dans le Salon carré.
Ah ! J’oubliais… je veux des sentinelles jusques
Dans les amphores et dans les vases Etrusques… »

 
*
 
Une fois chacun à son poste, Dujardin
S’installa de son mieux, armé de son gourdin,
Et fit, dame, il faut bien que le temps se fusille,
Avec Lépine d’interminables manilles.
Parfois, au moindre bruit, le jeu s’interrompait,
Et l’un d’eux disait : « Attention ! pet, pet !
 

Allez donc voir, là-bas, quatre hommes je vous prie,
Je crois qu’on a marché dans la grande galerie.. »

Vaine alerte ! hallucination, oh ! combien !
Pendant toute la nuit, il ne se passa rien.
Enfin l’aurore vint, l’aurore aux doigts de roses
Couper entre leurs mains leurs manillons moroses.
Alors tous deux, fourbus, éreintés de veiller,
Comme ils sortaient, passant par le grand escalier,
Où doit surgir la Victoire de Samothrace,
Virent avec horreur qu’il n’en restait plus trace.
 
 
RAOUL PONCHON
Le Journal
12 novembre 1906

.
.

.
.

.
CONCOURS DE BEAUTE
POUR HOMMES
Dernièrement, à Berlin,
a eu lieu un concours de beauté pour hommes.
(Journaux)
 
 
Quand elles surent l’histoire
Vexatoire
De ce concours masculin,
Qu’on avait jugé sans elles,
Demoiselles
Et matrones de Berlin

 
Menèrent un grand tumulte :
« On insulte
Notre sexe, en vérité !
Quoi ! ces porteurs de bretelles,
- Dirent-elles -
Ces êtres d’absurdité
 
Et de laideur quoi ! ces singes
Sans méninges
Se trouvent beaux, maintenant,
S’analysent et se jugent,
Et s’adjugent
Des prix ! C’est inconvenant.
 
Qui donc, en ce cas suprême,
Hors nous-mêmes,
Peut discerner tout d’abord
Les qualités favorites,
Les mérites
Du sexe soi-disant fort ? »
 

« Reprenons, dit une veuve,
Cette épreuve
Avec tact, avec esprit,
Et, pour décerner la pomme,
Qu’aucun homme
Ne soit membre du jury. »
 
Le jour fut pris, l’heure dite.
Une élite
Se pressa de Berlinois
Chez une de ces Altesses.
Mais qu'étaient-ce
Que ces Berlinois de choix ?
 
On s’en doute : des aztèques,
Des pithèques
Des papions , des outangs,
Des chimpanzés, des gorilles,
Des mandrilles
Et des orangs dégoûtants ;
 
Bref, ce tas d’êtres bizarres,
Vivipares,
Que ces dames de Beauté
Veulent bien appeler hommes,
Mais, en somme,
Par pure civilité.
 

Mais ne poussons rien au pire.
Je dois dire
Que quelques-uns, cependant,
Semblaient, emmi cette foule,
Faits au moule,
Avaient de l’œil, de la dent…
 
A ce que les gens assurent.
Lorsque furent
Tous ces hommes au salon,
Ces dames les saluèrent,
Les prièrent
D’enlever leur pantalon.
 
Ensuite, les supputèrent,
Les palpèrent,
Les firent volter, marcher,
Lever les bras, les guibolles,
Les symboles…
Et s’asseoir et se coucher…
 
Il y eut là des disputes
Et des luttes.
Et, quoique tel gars bien pris
Et bâti selon la norme,
Très en forme,
Méritât le premier prix,

 

Elles n’en tinrent point compte.
On raconte
Que ce prix-là fut donné
Au plus laid, comme au plus farce,
Et ça, parce
Qu’il jouissait d’un grand nez ;
 
De cet excès d’appendice,
Long et lisse,
Sans nulle proportion,
En tirant, ces demoiselles,
Ne sais quelles
Etranges conclusions.
 .
.
RAOUL PONCHON
Le Journal
27 août 1901

. 
.

.
.
.

IMPOT SUR LES JARDINS
.
Il est question de mettre un impôt
sur les jardins particuliers des Parisiens.
(Journaux)
 
 
En dépit des pioches viles,
On trouve des citadins
Qui ont encor, par la ville,
Des manières de jardins.
 
Ils sont - soit dit sans reproche -
D’une maigre floraison ;
Ils tiendraient sous une cloche.
Enfin, ils sont ce qu’ils sont…

 
Trop heureux propriétaires,
S’ils connaissent leur bonheur !
L’importance des parterres
Ne tient pas à leur teneur.
 
Il n’y pousse pas grande chose
Dans ces jardins, mais parfois
On vit s’y risquer la rose,
S’essayer les petits pois.

 
Je n’aurai garde d’omettre
La jeune Mimi Pinson,
Qui cultive à sa fenêtre
Jardinet de sa façon…
 

Ces oasis de verdure,
Sous nos cieux mornes et gris,
Sont la joie et la parure,
Au demeurant, de Paris ;
 
Et le plus souvent le luxe
Des humbles. Mais, l’art nouveau !
Il parait que cela luxe
Et dérange son cerveau !
 
Quelques rabâcheurs de marbres,
Hantés par le coffre-fort,
Qui n’admettent, en lieu d’arbres,
Que des maisons de rapport
 
Et n’en point perdre un seul mètre,
Ont de ces éclairs soudains :
Ils se proposent de mettre
Un impôt sur ces jardins !
 
Incohérence ! Gâtisme !
Esprit de gagne-denier !
Fanatisme et vandalisme,
Et besoin de tout nier !
 

A la rigueur, que l’on mette
Un impôt sur les journaux,
Le tabac et l’allumette…
Les enfants… les pianos…
 
Que l’on vous impose encore
Le tsar quand il vient chez nous…
Les mômes que l’on décore,
Les cheveux et les… genoux ;
 

Les veufs, les célibataires…
Comme aussi biens les cocus ;
Les curés et les notaires,
Et tous ceux qu’a des écus.

 
Mais les fleurs ! Mais la verdure !
C’est ça qui n’est pas gentil.
C’est avoir une âme dure,
C’est grêler sur le persil.
 
Messieurs, vous êtes malades.
Y pensez-vous ? Un impôt
Sur quatre pieds de salades ?
Un basilic dans un pot ?
 

Sans doute, vous voulez rire.
Autant mettre un impôt sur
Le peu d’air que je respire,
Sur ce petit coin d’azur
 
Que je vois avec ma bonne,
Du haut de mon belvédèr,
Un, place de la Sorbonne,
Lorsque je regarde en l’air.

 
 
RAOUL PONCHON
le Journal
23 septembre 1901

.
.

.
.

.
LE BOURGEOIS DE COMPIEGNE
.
Une indiscrétion nous permet de donner ici le texte du discours du maire de Compiègne - sauf erreur - à l’occasion de l’arrivée du tsar dans cette ville.
 
 
Sire, soyez, et vous, sa digne épouse,
Les bienvenus dans notre humble cité ;
Votre présence, ici, sur nos pelouses,
Nous comblera pendant l’éternité.
Voyez en ces arcs et ces oriflammes
L’expression de nos espoirs vainqueurs ;
Tous ces canons sont les cris de nos âmes,
Et ces drapeaux, des lambeaux de nos cœurs.
 
Sire, empereur de toutes les Russies,
Veuillez nous être indulgent ; et, si vous
Ne trouvez pas nos fêtes réussies
Et notre accueil brillant, tant pis pour nous.
Que voulez-vous ? Nos ressources sont minces,
Notre budget bien modeste. Après tout,
Vous le savez, si l’on n’est pas des princes,
On peut trouver d’honnêtes gens partout.
 
Pourtant, elle a, notre petite ville,
Connu jadis des rois, des empereurs
Sauf vot’ respect !… Mais le sort versatile
Ne sait comment, les conduisit ailleurs
Si vous vouliez rester parmi nous, Sire,
Avec Loubet et moi, son serviteur,
Nous en pourrions faire, pour ainsi dire,
Revivre encor le faste et les splendeurs.
 

Le temps n’est plus de ces luttes baroques
Où l’on put voir dans les champs criméens
Se massacrer nos soldats réciproques,
Dans je ne sais quel but européen ;
L’on vit aussi, l’histoire nous l’assure,
Le Franc Pollux et le Russe Castor
Qui, d’une main, se criblant de blessures,
De l’autre main, se la donnaient encor.
 
Dernièrement, au sein de la mitraille,
Fraternisaient - tel un bouquet de fleurs -
Nos deux pays sur la Grande Muraille ;
Nos étendards mariaient leurs couleurs.
Pour moi, je vois, de l’aigle bicéphale,
Naître, accouplée avec le coq gaulois,
Un mixte oiseau, pour la paix générale,
Qui va donner à l’Univers des lois.
 
O vision sublime et franco-russe !
Je vois d’ici, dans un touchant accord,
Russes et Francs échanger de leurs puces ;
J’entends chanter, sur le même air, encor,
Boje tsara krani (1), la Marseillaise…
C’est
Peterhof * agréable hypothèse ! -
Ne faisant qu’un avec Montélimar !
La poule au pot avec du caviar !


En attendant que cette ère se lève,
Et que je vois dans un clair avenir,
Permettez-moi de dorloter ce rêve.
Si c’est un rêve, ah ! Laissez-moi dormir !
Encore un mot… Que Votre Grâce daigne
Ajouter à ses titres - ô combien !
Celui plus coût de bourgeois de Compiègne.
C’est quelque chose, avec son air de rien.
 
Dans cet esprit, Tsar, notre petit père,
Vous reviendrez à Compiègne nous voir.
Vous trouverez le pays plus prospère,
Nous tâcherons à vous mieux recevoir.
Moi, de ce pas, l’âme toute oppressée,
Je m’en vais, tôt, je le dis sans détour,
A mes enfants donner une fessée,
Pour qu’ils n’oublient jamais cet heureux jour !
 
 
RAOUL PONCHON
le Journal
16 septembre 1901

.
(1) Dieu protège le Tsar

.
.
.

LE VRAI PERIL
.

Et quand je parle de la fraude,
Il ne s’agit pas seulement
De celle-là qui nous taraude
L’estomac jusqu’au fondement ;
 
Croyez que la fraude s’exerce
Aujourd’hui sur tout et pourrit
Toutes les sortes de commerce
Et jusqu’aux choses de l’esprit.

 
Sur quelle marchandise honnête
A cette heure peut-on compter ?
Est-il rien de ce qu’on achète
Qui soit ce qu’on croit acheter ?
 
Oh ! non. Tel marchand, dès sa porte,
Me fait dupe de son bagout.
Il faut bien que je m’en rapporte,
Ne pouvant m’y connaître en tout.

 
C’est partout la même cabale.
Si je tique sur un habit
Que j’estime être en peau de balle.
Sûr, s’il est en peau de zébie
 

Mon chapeau que je veux est en feutre,
Attendu le prix que j’y mets,
Devient quelque chose de neutre
Dès qu’il couronne mon sommet !
 
Mes souliers sont en carton-pâte,
Quand je le crois en triple cuir ;
Mon linge, à peine je le tâte,
Que je le vois s’évanouir…

 
Il en va de même du reste.
Tout est en toc, en simili,
A quoi sert-il que l’on proteste ?
La fraude est un fait accompli.
 
*
* ...*

 
Mais le plus triste, c’est encore
- Comme j’ai ci-dessus écrit -
Cette fraude qui déshonore
Jusques aux choses de l’esprit.
 
A-t-on jamais aux devantures
Vu tant de bas romans pornos,
Dont seulement les couvertures
Relèveraient des tribunaux ?
 
Vit-on jamais le long des rues
Sévir, ainsi qu’au temps présent,
Les camelotes incongrues,
Œuvres d’art, de goût, soi-disant,



Si parfaitement dénuées
Des deux, et plein des magasins,
Qui sont d’ailleurs attribuées,
Souvent à tort, à nos voisins ?
 
Car la pacotille allemande,
Prépondérante jusqu’ici,
Ne suffit plus à la commande ;
Nous en fabriquons, nous aussi !

 
Vous me direz : « La belle affaire !
Ces romans, ces objets d’art fous,
C’est juste ceux que je préfère… »
Oh ! je ne parle pas pour vous.
 
Que vous en berciez vos névroses,
Cela vous regarde, parbleu !
S’ils ne vous semblent pas moroses,
Je m’en moque un peu, croyez-le.

 
Mais le peuple ne se défie.
C’est ça la pire trahison.
Toute cette pornographie
Aura raison de sa raison.

 

Ce peuple, qui seul m’intéresse,
Un peu plus tôt, un peu plus tard,
Y verra la formule expresse
Et définitive de l’art.

 
C’est cela qui nous atrophie :
La fraude en art ! n’en doutez point,
C’est elle qui teutonne
La France et la met mal en point.

 
  
RAOUL PONCHON
le Journal
24 juin 1907

.
.

.
.
.

...VOYEZ TERRASSE !
.

Quand on pense qu’on trouve encor,
En ce chaud mois de Messidor
Où la soif vous jugule,
Des gaillards qui n’admettent pas
Que l’on boive entre ses repas ?

 
C’est surtout aux apéritifs
Qu’ils se montrent le plus rétifs.
Ils sont pris de névroses
Dès qu’ils voient des buveurs en chœur
Attablés devant des liqueurs
Jaunes, vertes ou roses.
 
J’en sais un, un ami à moi,
Qui me rase vingt fois par mois.
Ma conduite l’écoeure ;
Il voudrait me tordre le col
Quand il me voit prendre un alcool
Pour mon thé de cinq heures.

 
L’hiver, il me délaisse un peu.
L’hiver, vous pensez bien qu’il ne
Se meut pas dans ma sphère.
Comme il est un sobre fieffé,
Qu’il n’entre jamais au café,
Nous ne nous voyons guère.
 
Mais quand vient le juin excessif,
Il redevient très agressif,
Roule des yeux voraces,
Comme s’il allait m’avaler.
Dès qu’il m’aperçoit m’empiler
Aux tables des terrasses.

 

Il me sort tous ses vieux clichés
Dont il est fort entiché ;
Il me prédit la goutte,
Le diabète, et coetera,
Dit que ma raison finira
Dans le néant dissoute…
 
Il me parle des beaux enfants
Que l’on faisait jadis, avant
Que l’absinthe fit rage ;
Il songe avec un gros ennui
Qu’on n’en aura plus comme lui.
Ce sera le naufrage !

 
Il ne tarit pas là-dessus :
Des rachitiques, des bossus,
C’est tout ce qu’on peut faire.
Une fois qu’il a bien parlé,
Quand il croit m’avoir accablé,
Je redemande un verre.
 
« Eh ! Mon Dieu ! Comme je lui dis :
Sic transit gloria mundi !
Mais ma soif est extrême,
Ou, du moins, je crois avoir soif,
Ce qui revient - eût dit Falstaff -
Absolument au même.
 
« Et puis, c’est assez de chichi ;
Je ne suis pas si défraîchi
Que tu te plais à dire.
Je ne sais pas ce qui t’attend,
Mais toi, buveur d’eau révoltant,
Tu n’es pas un tel sire…
 

« Regarde-toi, mon vieux colon,
Tu croules dans ton pantalon,
Et tu n’as pas mon âge ;
Tu m’as l’air d’un très vieux décor,
Tandis que moi je joue encor
Mon petit personnage.
 
« Enfin, remarque bien ceci :
Lorsque tu me surprends ainsi,
Buvant à des terrasses,
Autant que pour boire, vraiment,
C’est pour avoir l’amusement
De ce monde qui passe…
 
« Spectacle ondoyant et divers,
Par lequel ce Paris pervers
Se distingue et s’avère ;
Or, sur les trottoirs, ces tréteaux,
J’aime à voir passer les badauds,
Tout en vidant mon verre.
 
« J’aime à découvrir dans le tas
Des grands seigneurs, des potentats,
Des gens considérables,
Sur lesquels je puis mettre un nom,
- Ou autres qui, comme toi, n’ont
Pas soif, les misérables ! »
 
 
RAOUL PONCHON
le Journal
17 juin 1907

.
.

.
.

.
LE PALAIS-ROYAL
.
Le Palais-Royal se meurt.
Que pourrait-on en faire ?

 
  
Ce n’est pour personne un mystère
Que ce vase quadrilatère
Ne fut pas toujours ce qu’il est.
Jadis, il ne se révélait
Que par une seule façade
Donnant sur le Louvre maussade.
Ce palais quelque peu banal
Etait dit Palais-Cardinal,
Parce que - s’il faut tout vous dire -
Richelieu l’avait fait construire.
Puis, le trouvant trop laid pour soi,
Il en fit présent à son Roi ;
Mettons vers seize cent quarante,
Anne d’Autriche, alors régente,
Vint l’habiter avec son fils
- La future gloire du Lys, -
A peine sorti de sa coque.
C’est justement à cette époque,
Que ledit Palais-Cardinal
Prit le nom de Palais-Royal.
.

Puis, à moins que je ne me blouse,
Vers seize cent soixante-douze,
Il passa chez les Orléans.
Le Régent, roi des mécréants,
En fit alors une manière
De - tranchons le mot - garçonnière…
C’est le cas de le dire. Mais,
Passons. Croyez bien que jamais
Je ne me ferai le rapsode
De cet historique épisode…


En dix-sept cent quatre-vingt-neuf
Ce vieux palais était tout neuf,
Reconstruit après l’incendie
Qui l’avait détruit en partie.
Il devint la propriété
De ce Philippe Égalité
- Encore un assez joyeux drille, -
Le désespoir de sa famille.
Il y fit installer d’abord
Quelques bons tripots de rapport,
Et, de luxe épris et de faste,
Ne le trouvant pas assez vaste,
Il y ajouta notamment
Trois autres corps de bâtiment
- Tels que vous les voyez encore -
Et qu’un jardin central décore.
Ça devint la foire aux potins,
A ces dames… aux libertins…
Entre temps, cependant, Camille
Y prenait déjà la Bastille.



N’insistons pas sur la Terreur,
Le Directoire, l’Empereur…
 
Plus tard, le roi Louis-Philippe
Y fuma sa royale pipe.
Le Palais de nouveau s’accroît.
C’est, en effet, à lui qu’on doit
Cette fameuse galerie
D’Orléans, où des jeunes gens
Véritablement affligeants
Exerçaient leur pâle industrie.
 
*
*... *

 
Enfin, sous Napoléon trois,
Le Palais prévalut, je crois.
Ce n’étaient sous les galeries
Que d’étincelantes féeries ;
Les orfèvres, les joailliers
S’y rencontraient par milliers
Puis, soixante-dix et la guerre !
Leur commerce devint précaire,
Si bien qu’ils s’en furent ailleurs,
En espérant des jours meilleurs.
Hélas !…..................................
.................Mais je vous entends dire :
« Vous en savez bien long, messire,
Sur ce Palais ? » Oui. Mais aussi,
- Je le dois déclarer ici,
La sombre vérité m’y pousse -
J’ai lu tout ça dans le Larousse.


*
* ...*

 
Or, aujourd’hui, du Sud au Nord,
Le Palais-Royal est bien mort.
C’est une triste nécropole.
Quelques boutiques, çà et là,
Y vendent une rocambole
Qui mériterait le holà :
Camelotes orientales,
Allemandes, cartes postales…
Que sais-je ? Bref, sachez-le bien,
L’immeuble ne rapporte rien.
L’État ne sait non plus qu’en faire.
 
*
*... *



Eh ! mon Dieu ! messieurs, belle affaire !
Rétablissez-y les tripots
De jadis. C’est - n’en doutez mie -
Un placement de tout repos,
Qui le sauve de l’anémie.
Qu’ils soient ailleurs ou soient d’ici,
Les tripots, qu’importe ceci ?
Quand on ne peut tuer le vice,
Autant en tirer bénéfice.
Quand on ne peut pas étouffer
L’incendie, autant s’y chauffer.
 
 
RAOUL PONCHON
le Journal
27 février 1905
.
.

.
.

.
Un Prix de Rome peut-il se marier ?
.

Est-ce donc vrai, messieurs, architectes imberbes,
Peintres à l’état d’embryon,
Sculpteurs non dégrossis, musiciens en herbe,
Graveurs de futurition,
 
Vous voulez prendre femme et vivre en phalanstère ?
C’est être un peu pressé.
Et quoi ? De l’art charmant d’être célibataire
Vous ignorez donc l’A B C ?
 
Enfin ! C’est votre affaire et ce n’est pas la mienne.
O jeunes prix de Rome ! vous
Voulez vous marier ? Mariez-vous, pardienne !
Et devenez de bons époux.
 
Et faites des enfants. Monsieur Piot triomphe
D’ores et déjà, plein d’espoir.
Mais votre directeur - à moi ma rime en « omphe »
Carolus ne veut rien savoir.

 

- L’art avant tout - dit-il - jeunes gens. A votre âge,
Je n’avais que l’Art dans la peau.
Et je n’allais pas plus songeant au mariage
Qu’à me noyer dedans le Pô.
 
« Si vous ne pouvez pas - je le comprends, en somme -
Rester quatre ans, tas de farceurs,
Sans rigoler un peu, vous savez bien qu’à Rome,
Il ne manque pas d’âmes sœurs…

 
« Non, vraiment, vous n’y pensez pas, dans vos programmes.
N’êtes-vous pas vingt-cinq ici ?
Par conséquent, cela vous ferait vingt -cinq femmes,
Sans compter la mienne, merci !…
 
« Songez aux rapports de ces dames entre elles ?
Vous trouveriez ça rigolo ?
Oh ! du matin au soir, ces drames, ces querelles !
Non, mais voyez-vous ce tableau ?

 

« Voyez-vous culbuter d’insupportables gosses
Emmi la Villa Médicis,
Interrompant l’effort de vos talents précoces ?
Et toutes les mamans ?… vingt-six !
 
« Et pendant ce temps-là, que devient l’Art austère ?
Le grand Art, l’Art par un grand A,
Dont vous n’avez encor pénétré le mystère ?
On n’est pas à ce point bêta. »

 
*
* ...*
 
Eh ! mon Dieu ! Carolus, digne fils du Corrège,
Je vois tout cela… sans le voir.
Vous avez mille fois raison. Que vous dirai-je ?…
Evidemment c’est à prévoir.
 
Mais alors, ces messieurs, pleins d’une ardeur impure,
S’ils ne peuvent se marier,
Iront batifoler au quartier de Suburre,
Il y a gros à parier.

 

Vous n’y songeâtes point. Et qui sait, je vous prie,
De ces endroits mystérieux
S’ils ne reviendront pas avec quelque avarie,
Au grand désespoir de Brieux ?…
 
Au fond, ils ont raison. Je m’en convaincs moi-même,
Qu’ils se marient. Nous verrons bien.
En tout cas, Carolus, sois sûr que l’Art suprême,
Par un grand A, n’y perdra rien.

 
Si, chaque année, au lieu de leurs croûtes infâmes,
De leurs navets ébouriffants,
Dont nous n’avons souci, d’accord avec leurs femmes,
Ils nous envoient de beaux enfants.
 
 
RAOUL PONCHON
le Journal
13 mars 1905

.
.
Une évocation de Rome
et de la villa Médicis au XIXème siècle :

.
.
.

ROYALE OBSESSION
.

Après s’être pendant trois quarts d’heure gourmé
Aux soins de son royaume,
Le roi Charles-Albert-Edouard le Bien-Aimé,
Oncle du roi Guillaume,
 
Tracassa les journaux qu’il avait devant lui
De sa main grasse et pleine,
En prit un au hasard, et lut : « C’est aujourd’hui
Que le roi des Héllènes

 
Quitte pour quelques jours sa ville de Paris… »
- Quoi, dit-il, ce grand diable
Etait encor fourré dans son sacré Paris !
C’est inimaginable.
 
Alors le roi Luitpold n’en doit pas être loin.
Car ces deux rois, me semble,
Chaque mois, tour à tour, y vont faire leur foin,
Quand ce n’est pas ensemble.
 
On pourrait demander à ces deux potentats
A quelle époque ils règnent .
Mais le plus curieux c’est que l’on ne voit pas
Que leurs peuples s’en plaignent.
.

Il est vrai qu’ils n’ont pas, ne pouvant tout avoir,
Le soin d’un vaste empire.
Qu’est-ce que sur le Belge exercer le pouvoir,
Dominer sur l’Épire ?
 
C’est un amusement et ce sont des veinards.
Au fond, je les envie.
Mon trône est un jardin semé de traquenards
Ce n’est pas une vie…
 
Ah ! ce fut le bon temps, quand je n’étais encor
Que le prince de Galles
Et que je partageais mon temps comme un décor
En deux tranches égales.

 
Et, comme si, ma foi, je n’étais pas d’ici
Mais bien des Batignolles,
J’en dépenserais une à Paris et l’autre aussi,
Loin de tous protocoles.
 
J’avais tous les loisirs d’un roi, l’autorité,
Sans en avoir la transe.
Et je n’étais qu’Altesse et je suis Majesté !
Voilà la différence.

 

Je vivais à mon gré, sans cérémonial.
Sans souci le plus mince,
Et je courais Paris comme un provincial
Qui vient de sa province.
 
Pour un oui pour un non, dessus mon yacht royal
Je traversais la Manche,
Rien que pour parier cent sous sur un cheval
A Longchamp, le dimanche.

 
Hélas ! je ne suis plus qu’empereur, Empereur !
O rêve ! ne plus l’être !
Dire du trône ce qu'en pense Mesureur,
Redevenir mon maître !
 
Non, paris ne peut plus me voir incognito.
J’y serais trop visible
Pour la jeune Tata qui m’appelle Toto ;
Cela n’est pas possible.

 
On ne m’y recevrait qu’officiellement.
Il me faudrait encore
Subir le galoubet de ce gouvernement
Que son néant décore.
 

Et ce serait, au lieu de soupers en smoking,
D’officielles épules
Cependant que ferait le God Save the King
Grincer mes mandibules…

 
Or, tandis que je vis comme dans un coma,
Mes cousins persévèrent…
Ce Georges ! ce Luitpold ! Décidément, c’est ma
Jeunesse qu’ils enterrent. »
 
 
RAOUL PONCHON
le Journal
29 août 1902

.
.

.
.
.
LA VERITE SUR L’AFFAIRE FAIR
.
Accident d'auto :
M et Mme Fair, milliardaires américains, décèdent
Problème successoral....
.
.
L’une était une femme exquise,
Richissime, sinon marquise,
A l’automobilisme acquise.

 
L’autre était son chauffeur d’époux.
Ils roulaient tous deux, savez-vous,
A des trains vertigineux, fous.

 
On les voyaient bouffant des lieues
Par monts et vaux, villes, banlieues,
Effrayant moineaux, hochequeues…
 
Hélas d’eux ! Un beau jour, voilà
Que, par la volonté d’Allah,
Notre équipage s’emballa.
 
Ce fut un mystérieux drame :
On retrouva l’homme et la femme
Ayant à Dieu rendu leur âme.
 
Ils étaient là, brisés, auprès
D’un arbre échappé des forêts,
L’auto, non plus, n'était pas frais.
 


Quidedroit fit une écriture
Concluant à la sépulture ;
Mais, de par une loi qui dure,
 
Non sans d’abord vérifier
- Rapport au principe « héritier » -
Qui des deux était mort premier.
 
Il exigea des autopsies,
Avec des scalpels et des scies.
Autant s’éclairer de vessies !
 
Il fit appel à des témoins,
Il n’en était pas. Néanmoins,
Il en vint. On en trouve à moins.
 
Le drame ayant eu lieu près d’Arles,
On vit arriver Pierre et Charles…
Ayant tout vu d’ici, tu parles !
 
Cela dura des mois entiers ;
Cependant que les héritiers
Se fouillaient de la tête aux pieds.
 
Ils eussent pu, coûte que coûte,
Partager la somme, sans doute ?…
Non. Chacun d’eux la voulait toute.
 
Le litige en fût là resté
Quand je ne sais quel « parenté »
Vint établir la vérité :
 


« Il passait - dit-il - sur la route
Juste au moment de la déroute…
- Parle, patenté - l’on t’écoute -

 
« Eh bien ! dont, je suis convaincu
Que la femme un peu survécut
A son mari - plutôt vaincu.
 
« Attendu que, d’une voix forte,
- Si je mens, le diable m’emporte ! -
Elle s’écria : « Je suis morte ! »

 
« Tandis - remarquez bien cela -
Que lui, de sa voix d’au-delà,
Répondit : « Enfin, te voilà ! »
 
 
RAOUL PONCHON
le Journal
10 août 1902

.
.

.
.
.

Notre oncle François
.

Ainsi notre oncle admirable,
Vénérable,
Ce prodigieux jumart
Ne s’appelle pas Francisque,
Ni Félisque,
Pas davantage Ingomart ;

 
Ni Fagot, ni Sganarelle,
Il s’appelle
Tout françoisement François,
François les Bas-Bleus ? Possible,
Admissible.
François le Champi, qui sait ?
 
Ce nom de François, en somme,
Le bonhomme
Le porta tant qu’il était
Croûton derrière une malle
A Normale.
C’est plus tard qu’il le quittait.
 
Mais au cerveau de pétoncle
De notre oncle
Comment - se demande-t-on -
L’idée est-elle venue
Saugrenue
D’adopter un autre nom ?
 

Il s’est dit, dès l’origine,
- J’imagine -
Qu’on ne signe pas François
Quand on veut être un des maîtres
Dans les lettres,
Et faire parler de soi.
 
Ce ne fut pas tout de suite,
Disons vite,
Qu’il francisqua son François,
Car sous divers pseudonymes
Nous le vîmes
Ecrire en divers patois.
 
Il signa bien des matières
De Suttières
(1),
Aussi Satané Binet,
A cette époque lointaine
D’About… Taine…
Quand Veuillot le débinait
(2).
 
Plus tard, un jour de délire
Et de lyre
Il fait Francis de François ;
Mais ce Francis bien ne sonne
Pour personne.
Qu’en dis-tu, qui que tu sois ?
 
Et Francis devint Francisque
Tel Félisque
Vient de Félix. Et croyez
Qu’un de plus, en l’espèce…
Mon Dieu, qu’est-ce ?
Ça n’est pas pour l’effrayer.
 

Francisque est plus euphonique,
Plus rythmique,
Plus mol et plus cadencé ;
Ce prénom est plein de grâce,
Sent sa race
Quand il précède Sarcey.
 
François est bien vulgaire :
Rien à faire
Quand on s’appelle François,
Pour un homme de théâtre
Pour un pâtre
Qui fait paître les bourgeois.
 
C’est donc sous ce nom qu’il risque
De Francisque,
Nom aimable et redouté,
De passer célèbre et comme
Un seul homme
A la postérieurité.
 
 
RAOUL PONCHON
le Courrier Français
 
 
(1) Voir Banville, Odes Funambulesques.
(2) Voir Veuillot, Le Fond de Giboyer.

.
.
.

LE NOUVEAU ROI DE SAXE
.
Le nouveau roi de Saxe à peine monté sur le trône est déjà malade.
(Journaux)

.
. 
Depuis longtemps je me malaxe
La cervelle, afin de savoir
Pourquoi ces souverains de Saxe
Ont le don de nous émouvoir.
 
Déjà le défunt roi, le père
De celui-ci, ne pouvait pas,
Sans qu’on en tint registre, faire
Hors de son royaume un seul pas.
 
Et voilà que ça recommence
Avec le fils. Je viens encor
De lire la même romance
Dans les papiers. C’est un peu fort !
 
Le roi de Saxe a fait ceci,
Le roi de Saxe a fait cela.
Hier, il a passé par ici ;
Demain, il passera par là…
 
Ainsi, la semaine dernière,
Il se trouvait au Cap-Martin.
On le trouvera dans Asnière…
Sûr… un de ces quatre matins.
 
Ainsi que le feu roi son père,
Celui-ci prend un lavement
Chaque jour, et, quand il opère,
Le cas, parait-il, est charmant.

 

Croyez-le bien, Dangeau lui-même *
N’a pas, à nos yeux éblouis,
Peint avec ce détail extrême
Les faits et gestes de Louis.
 
D’un roi saxon, puisqu’on en cause,
Les gestes et faits, il est vrai,
Se bornent à fort peu de chose :
Il est malade ou enterré.
 
*
*... *

 
Qu’est-ce, au surplus, que cette Saxe ?
Que nous veut cette majesté ?
Elle tourne autour de quel axe ?
A-t-elle jamais existé ?
 
Mon Dieu ! Je veux bien qu’elle existe.
Ce roi n’est pas un mythe. Bien.
Mais que peut faire aux journalistes
Qu’il soit mort ou se porte bien ?
 
Pourquoi cet intérêt immense ?
Qu’a-t-il de curieux en soi,
Ce roi teutonique ? O démence !
A moins pourtant que ce ne soit
 
Un pauvre diable qui l’épie,
Et qui trouve ainsi le moyen
D’en tirer trois sous de copie ?…
En ce cas, je ne dirais rien.



« Roi de Saxe » est le pseudonyme,
Qui sait, peut-être, de Loubet,
Sous lequel notre légitime
Cache son fait et son méfait ?…
 
Quoi qu’il en soit, c’est un mystère
Que ce monarque. L’on dirait
Qu’il n’en est pas d’autre sur terre
Offrant un pareil intérêt ;
 
Et que les destins de la France
Dépendent, en quelque façon,
Du plus ou moins de bien portance
Dont jouit le roi des Saxons.
 
 
RAOUL PONCHON
le Journal
04 août 1902

.
.

.
.
.
DES MOTS, DES MOTS...
.

Gloire à Dieu !
.
Ceux qui ont le Vin mauvais sont indignes de boire.
.
0
. 
La Vérité n’habite pas, comme on
Nous le faire croire,
Au fond d’un puits ; que non, que non,
Mais dans un verre à boire.
.
0
. 
On peut abuser du Vin avec sobriété.
.
0
. 
Les Normands appellent pompeusement leur cidre : Vin de pommes. Oh la la ! Si ça ne fait pas suer. Il n’y a de vin que le Vin.
 

On s’apitoie volontiers sur les poètes morts jeunes, l’infortuné convive Gilbert, Malfilâtre ignoré, le Voulzique Moreau et autres petites secousses (pardon, petits Escousses). Ne seraient-ils pas plutôt mort-nés que morts jeunes ? Tenez, voici par exemple de ce dernier ce qu’il a écrit de plus beau. Jugez du reste !

Adieu , trop inféconde terre,
Fléaux humains, soleil glacé ;
Comme un fantôme solitaire
Inaperçu j’aurais passé.
Adieu les palmes immortelles,
Vrai sage d’une âme de feu !
L’air manquait : j’ai fermé mes ailes.
Adieu !

Eh bien : bonsoir !
.
0
. 
Il faut qu’il y ait trop à manger dans un repas pour qu’il y ait assez.
 


...Louez les gens pour ce qu’ils savent faire le moins, vous vous en ferez des amis. Dites, par exemple, à Delpit qu’il pince de la Lyre agréablement… à Wolf qu’il entend quelque chose à la peinture…
0
Quand on a trop d’amis, on en voit trop mourir.
0 
Celui qui peut exprimer son amour n’aime pas assez.
0 
Vois ces immenses parcs, ces fabuleux jardins.
Va, ce sont là pour toi des paradis lointains,
Tu ne peux pas en jouir, pauvre hère. -
Tu railles,
Ne puis-je regarder par-dessus les murailles ?
0 
Il n’y a de plus belle musique que la voix d’un brave homme.

.
Coucou ! la voilà,
Madame Fortune…
Tiens, moi qui la croyais là…
La v’là sur la Lune !
.

0
. 
BONHEUR A TROIS
- Tiens, c’est ici que loge ma maîtresse.
- Ah !… tu ne montes pas ?
- Non. Elle est avec son amant.
.
0
. 
Le ridicule tue, en France, dit-on : cependant Nestor n’est pas mort.
. 
Gloire à Dieu !

 
 
RAOUL PONCHON
le Courrier Français
14 juin 1899

.
.