12 janv. 2021

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L'ILE AUX RICHES
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Il est une île par le monde
Où tant de confortable abonde
Que c'en est vraiment dégoûtant.
Elle est, cette île chimérique,
Sise non loin de l'Amérique,
Ce pays des orangs-outangs.

Ses habitants sont des compères
Qui, toujours heureux et prospères,
Dans les pétroles et les lards
Ont fait, comme l'on dit, leur beurre
Et qui jouissent à cette heure
D'un nombre absurde de dollars.

C'est... Vanderbilt le magnifique...
Mackay, la caisse apoplectique...
Gould dont le nom signifie Or ;
C'est ce cher Rockfeller encore
Dit le Coffre-fort-qui-s'ignore...
C'est l'âpre Cushing... c'est Astor !...

Loin de ces richards que l'or crêve
Se chiffrant au delà du rêve
Si l'on n'en dit que la moitié,
Il parait que Rothschild lui-même
N'est qu'un détestable bohème
Dont la misère fait pitié.


Donc, en cette île fortunée,
Pendant quelque mois de l'année,
Tous ces nababs et ces Crésus
Se retirent loin de l'Affaire...
Je veux dire loin des affaires,
Des mines d'or, des omnibus.

Ils habitent des palais rares
Qui ne sont qu'onyx et carrares,
Et réunissent à ce point
Les derniers cris du confortable
Que tu leur foutrais pour étable...
Rambouillet, ils n'en voudraient point.


Et qu'y font-ils de leurs journées ?
Les distractions sont bornées,
Voire même en ce métier-là,
Et sur cette terre promise.
Que voulez-vous que je vous dise ?...
Ils mènent un grand tralala...

Ils y virent et tournevirent,
Pour avoir tout ce qu'ils désirent
Leur suffit d'un geste - dit-on :
Si même il leur prend fantaisie
De faire de la poésie,
Ils n'ont qu'à tourner un bouton.

Ils dorment, ils boivent, ils mangent...
Se grattent où ça leur démange,
Que diable vous faut-il de plus ?
Ils fument d'énormes cigares,
Probable, sans vous crier gare,
Et chantent en choeur lanturlu.

Et pour ce qui est de la chose ?...
Non. Point de femmes, et pour cause.
Ils n'y pensent pas seulement.
Car puisqu'ils viennent dans leur île
Justement pour être tranquilles
Ca ne serait pas le moment.

Leur exil point ne les empêche
De recevoir mainte dépêche
De temps en temps, qui parle d'or,
Qui leur apprend que leur fortune,
Pendant qu'ils bayaient à la lune
Vient de fructifier encor.


Certains d'entre eux se réunissent ;
Ca n'est pas qu'ils s'en réjouissent,
C'est pour jouer au pick-pocker ;
Et comme le seul but, je pense
De ces messieurs est la dépense,
Celui qui perd est le vainqueur.

Il en est d'autres plus moroses,
Inaccessibles à ces proses.
Assis à l'ombre d'un bouleau,
Ils plongent de leurs mains distraites
Dans un sac rempli de pépettes
Et font des ricochets sur l'eau...


RAOUL PONCHON
le Journal
30 janv. 1899


9 janv. 2021

TE DEUS LAUDANUM


Liane de Pougy, courtisane et danseuse, "cocotte" de la Belle Époque, 
sut faire parler d'elle.
Trompée par son amant, elle "aurait" voulu mettre fin à ses jours... 
Raoul Ponchon ne manque pas d'ironie à son propos...

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La mort, une femme blanche, un peu maigre… 
(Chateaubriand. Mémoires d’O.T.) 


  Liane de Pougy, reine des élégances 
Et des jeux et des Ris, * 
Des excentricités et des extravagances, 
Idole de Paris ; 

Vous qui semblez un lys délicat sur sa tige 
Qu’un souffle briserait ; 
Vous dont le regard a pour moi plus de prestige 
Même qu’un cabaret ; 

Diane par le port, Vénus par le sourire, 
Ceinte de mille appas 
Sans compter trente encor dont je ne puis rien dire 
Ne les connaissant pas. 

D’un ancien officier supérieur ô fille, 
Dont le nom libertin 
Au Gotha parmi les plus pharamineux brille, 
Je veux dire au… Bottin ; 

Enfin, vous, notre gloire et notre amour, Liane 
Vous avez donc voulu
 Tuer en vous Vénus Aphrodite et Diane
 Au corps trois fois élu ?

Ah ! mon Dieu ! vous tuer ! pour qui ? pourquoi ? pour qu’est-ce ? 
C’est bête comme tout.
 Dites, n’aviez-vous pas de l’or plein votre caisse ? 
Des diamants partout ?


Aussi des amoureux ? Est-ce quelque nuage 
Dans votre ciel… de lit 
Qui vous fit entreprendre un aussi long voyage 
Devant lequel pâlit 

Quiconque ? Ou bien alors, victime rose et blonde, 
Si la môme Couédon 
Vous a dit de mourir pour les péchés du monde ? 
Si ce n’est ça, quoué donc ? 

Ah ! Seigneur ! Au moment que je parle, qu’apprends-je ? 
C’est pour un médecin 
Qu’en votre égarement vous voulûtes, cher ange, 
Être votre assassin ! 

Je comprendrais, à la rigueur, pour un malade, 
Mais pour un médecin ! 
C’est vraiment excessif. Mince de rigolade ! 
J’en ai mal au bassin. 

Donc, pour un médecin vous avez pris la forte 
Dose de Laudanum. * 
Heureusement pour nous vous n’en êtes pas morte. 
Te Deus laudanum ! (1) 

Ah ! quand le bruit courut dans votre bonne ville, 
O Liane au long cou ! 
Que vous aviez quitté notre planète vile, 
Ça nous foutit un coup.


Il nous sembla que la lumière était ravie 
A la notre Cité 
Comme si vous étiez qui lui donne la vie 
Son électricité. 

On alluma d’abord et crêpa les lanternes 
Et autre chose itou ; 
Les soldats furent consignés dans leurs casernes, 
On pouvait craindre tout. 

Juste à six heures les horloges s’arrêtèrent 
Puis, en signe de deuil, 
Les membres du Sénat la séance levèrent, 
Avec la larme à l’œil. 

Sans vous, vous supposez combien fut triste et morne 
Le grand steeple d’Auteuil : 
Dans un lot de sous-veaux, l’on vit le plus tricorne 
Gagner… dans un fauteuil. 


Et la Fête des fleurs ! eh bien… et la redoute 
Du Journal, chez Cubat * 
Il s’en fallut de peu que se mourant en route 
Elle ne succombât… 

Lâcher déjà la rampe à votre âge, madame ! 
Mais, vous n’y pensez pas. 
Vous n’avez pas encore rempli votre programme, 
O Liane, ici-bas. 

N’êtes-vous pas la fleur du Paris qui s’amuse ? 
N’avez-vous pas aussi 
Plus d’un auteur charmant dont vous êtes la Muse ? 
Oriane, que si !


Tenez, je me souviens, quand de vos doigts faciles 
Vous prestidigitiez, 
Ça nous semblait à nous, les pauvres imbéciles, 
Le plus art des métiers. 

Et plus tard je vous vois, en des apothéoses : 
Lors, vous m’apparaissiez 
Ainsi que ces bonbons fondants bleus, verts et roses 
Qu’on vend chez les Boissiers. *

Vous jouiez hier encor un rôle d’araignée ; 
Et c’était insensé 
A quel point vous étiez de ce rôle imprégnée ; 
Demandez à Sarcey. 

Ah ! si vous écoutiez quelqu'un qui vous conseille, 
Si vous vouliez, morbleu ! 
Faire un petit effort vous nous joueriez l’oseille, 
Je suis sûr, avant peu ! 


  RAOUL PONCHON 
Le Courrier Français 14 juin 1896 . .

(1) Je veux dire : Te Deum laudamus. Mais la rime avant tout.
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6 janv. 2021

Mais enfin, qu'ai-je fait ?


Le bon poète Raoul Ponchon, tout comme son ami Jean Richepin, mais à moindre frais, connut un jour, les honneurs de la police correctionnelle.

La Gazette rimée du 13 septembre 1891, intitulée " Vieux Messieurs " et inspirée par de bruyants et récents scandales de moeurs, détaillait avec quelque précision et raillait les spectacles d'orgie et de débauche malpropre dont se repaissaient avidement quelques vieillards millionnaires, impuissants et libidineux.
Mais de ces spectacles décrits en vers avec une verve toute gauloise par Raoul Ponchon s'offusqua l'austérité traditionnelle du Parquet.
Et le 20 janvier 1892, le poète du Courrier Français comparut devant la 9ème chambre correctionnelle du tribunal de la Seine.
...
Raoul Ponchon est condamnée à un jour de prison avec sursis et à deux cents francs d'amende ...

Alexandre Zevaes


Voici cette fameuse Gazette :



VIEUX MESSIEURS
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C’était une maison quelconque, dans un coin,
Sans rien de pittoresque
Qu’un très gros numéro qui se voyait de loin,
Tel un séant tudesque,

La maison où j’entrai, sur la foi du Gil-Blas,
Pour finir mes études,
A la fin d’obtenir de dame Babylas
Mon brevet d’aptitudes.

Une fois introduit en cet intérieur,
Me dit cette volige :
« Voulez-vous assister au cours supérieur ?
- Bien sûr », lui répondis-je.

Lors elle m’installa sans perdre un seul instant
Derrière une lucarne
Par laquelle je vis - me sembla - s’agitant
Une confuse carne ;

Comme des asticots perdus dans des brouillards,
Enfants, vieillards et femmes
Charognaient à l’envi, faisaient leurs débrouillards
En des coïts infâmes.

Et je vis d’abord un macrobien pourri
En peignoir blanc et rose
- Telle dans un sérail une jeune hourri -
La paupière mi-close ;


Et tandis qu’on lui façonnait à la main…
Des cigarettes turques,
Des éphèbes vêtus seulement de carmin
Lui dansaient des mazurques.

Un autre sur un lit se faisait inculquer
Une étrangère langue,
On l’entendait gémir, suer et suffoquer
Et devenir exsangue.

Celui-ci réclamait un peu de bon lolo,
Alors une chamelle
Sans nul rapport avec la Vénus de Milo
Lui tendait sa mamelle.

Celui-là reniflait avec des grognements
De volupté béate,
Des linges anciens, de futurs lavements,
De récente charpiate.

J’en vis un affamé plus que l’est un moineau,
- Voilà qui tient du diantre ! -
Qui me parut manger tout simplement une o-
-Melette avec son ventre ;

Un autre se faisait lécher du haut en bas
Ainsi qu’une tartine,
Cependant qu’une garce ayant gardé ses bas
Lui lisait Lamartine.

Des vieillards bien plus vieux qu’on ne peut souhaiter,
A terre, à quatre pattes,
Poussant de petits cris et se faisant fouetter,
Couraient comme des blattes.


Quelques-uns plongés plus avant dans un coma,
De leurs tristes lavettes
Goulûment comme ils eussent fait le pur Sôma
Buvaient l’eau des cuvettes ;

Qu’est-ce que vous voulez, après tout, mon Dieu, c’est
Pour que rien ne se perde ;
Car quand je m’en allai, cet autre commençait
A manger de la merde.



Raoul Ponchon
Courrier Français
13 sept. 1891
La Muse frondeuse



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LE JUGEMENT


Voici l'article du Courrier Français du 24 janvier 1892 relatant le jugement de Raoul Ponchon avec la plaidoirie de l'avocat. Dans le numéro du 29 novembre précédent Ponchon fut condamné à 15 jours de prison et 1000 francs d'amende. Mais sur son opposition, le tribunal ramena la peine, le 20 janvier 1892, à 1 jour de prison et 200 frcs d'amende, le tout avec sursis.

pour une meilleure lecture, cliquez sur les images







3 janv. 2021

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LA " GALETTE DES ROIS "
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Sans que je remonte à Eve,
Il me souvient qu'autrefois
On insérait une fève
Dans la "Galette des Rois"...


Fève, pourquoi ? Je l'ignore.
Il faudrait évidemment
Interroger le folklore
Sur cet usage charmant.


Or, depuis quelques années,
Par ces messieurs boulangers,
Les fèves sont condamnées.
Aujourd'hui ces enragés

Ont horreur de cette graine,
Et vous la remplacent par
Un bébé en porcelaine,
Qui m'est un vrai cauchemar.

Et le mien de gindre est pire
Que tous les autres encor.
Si vous voulez bien me lire,
Vous en tomberez d'accord.

" Que le grand Diable me crève,
Si je trouve dans Paris,
Me disait une fève
Qui ne soit pas hors de prix ! "


J'acceptais cette défaite
Pendant longtemps.. Et puis,
Toute réflexion faite,
Un jour, qu'est-ce que je fis ?

J'achetai, dans la banlieue,
Un terrain - oh ! pas bien grand...
Soit d'un dixième de lieue
En carré, pour être franc.

Et j'y semai de la fève,
Fin Mars, je n'ai pas besoin
De vous dire. Ah ! quel rêve
Ce fut vers la fin de Juin.

Grâce à la température
De ces trois mois, sans sursauts,
J'eus des rêves, je vous jure,
De quoi remplir cent boiseaux !


Six mois après ou tout comme,
La veille du Jour des Rois,
J'allai trouver mon bonhomme
Avec mes cent boisseaux. - " Vois,

" Lui dis-je, voici des fèves
En quantité, comme tu
N'en vis jamais dans tes rêves.
Ecoute bien, vieux têtu !

" Tu voudras bien en mettre une
Dans ma galette, demain,
Ou, j'en atteste la Lune,
Tu périras de ma main.

" Je t'abandonne le reste.
Donne-les à tes souris...
Quant à moi, je m'en déleste,
Est-ce compris ? " - " C'est compris. "

J'aurai ma fève, sans faute,
Pensais-je en me retournant.
Mais je comptais sans mon hôte.
Croyez-vous que le manant



Mit encor dans ma galette,
Comme les ans précédents,
Sa porcelaine indiscrète,
Et je m'y cassai trois dents !

Qu'auriez-vous fait à ma place ?
Pour moi, je n'hésitai pas :
Car j'allai, de guerre lasse
Le massacrer, de ce pas.

Traduit devant les assises,
Certes, je fus acquitté.
Et s'il faut que je précise,
Oh ! combien félicité !


RAOUL PONCHON
le Journal
6 janvier 1908

1 janv. 2021

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JANVIER
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Avril, l’honneur et des mois
Et des bois,
Avril, la douce espérance
Des fruits qui sont le coton
Du bouton
Nourrissent leur jeune enfance.

( Rémy Belleau ) *
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Janvier, l’horreur et des mois
Et des bois,

Janvier, qui fais que l’année
Débute, on ne sait pourquoi,
Iroquoi-
Sement par être fanée ;

Janvier, terreur des lézards,
Des musards
Qui, sous ton ciel taciturne,
Déplorent ce long sommeil
Du Soleil,
Cachés au fond de leur turne ;

Janvier, l’effroi des oiseaux
Et des eaux
Dont les petites voix douces
S’arrêtent de gazouillir,
De jaillir
Jusques aux premières pousses ;
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Janvier, tu es un torchon,
Un cochon,
Ou, si tu veux, une truie :
Et tu ne sais même pas
Si tu vas
Nous ch… vent, neige ou pluie.

Tu souffles vilainement,
Méchamment
Et sans chalumeaux d’aveines,
La peste et le choléra,
…t’coetera…
Dans le sang pur de nos veines ;

Tu nous fripes le gosier ;
De l’osier
De tes autans tu nous cingles,
Et nous lardes tour à tour
Tout autour
De cent millions d’espiègles ;

Tellement que pour me re-
mettre un peu,
Moi, qui suis un homme sobre,
Il me faut chez le bistro
Boire trop
Du jus chaleureux d’Octobre.



Tout ça ne serait trop rien,
Crois-le bien,
Je n’en souffre outre mesure,
Si tu n’acharnais, fougueux,
Sur les gueux
Ton effroyable morsure.

De Décembre la vertu
- Diras-tu -
Ne te semble pas bien vive,
Et souvent plus meurtrier
Février
Vous met un homme à la rive ?…


Mais Décembre, s’il est froid,
C’est son droit,
Puisqu’il termine l’année,
Il ne saurait être un mois
A la fois
D’âme jeune et surannée ;

Quant au futur Février,
O Janvier !
- Et déjà ma plume en tremble -
Je l’engueulerais aussi,
Dieu merci !
Pour si peu qu’il te ressemble.



RAOUL PONCHON
le Courrier Français
24 janv. 1897
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24 déc. 2020

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NUIT DE NOEL


« Une légende populaire,
Déjà plusieurs fois séculaire,
Veut que, dans la nuit de Noël,
Les pauvres bêtes, sous le ciel,
Aient l’usage de la parole…
Quelle imagination folle !
»
Se disait, hier, le patron
D’un pitoyable aliboron
Et d’un vieux cheval de misère.
« Vraiment, la légende exagère.
Enfin, puisque c’est aujourd’hui
Que tombe cette illustre nuit,
Je veux (encor que j’en aie honte)
Par moi-même m’en rendre compte.
Je serais assez curieux
D’entendre causer ces messieurs. »


Il se rend donc dans l’écurie
Où loge sa cavalerie.
Or, voici que le premier coup
De minuit tinte à son coucou,
Et son âne parle ! O merveille !
Il n’en peut croire ses oreilles !



Il parle, étant le plus savant.
Et le cheval va l’approuvant :
« Je te disais donc, camarade,
Qu’aujourd’hui j’en ai pris pour mon grade.
Notre singe, ce vieux balourd,
A tapé sur moi comme un sourd.
Et pourquoi ? je te le demande ?
Je fais tout ce qu’il me commande,
Et demain ce sera ton tour
De fatigue, de hart labour,
Et pour quelle maigre pitance !
Las ! Mon pauvre ami, quand je pense
Que j’ai lu, quelque part, ces mots :
« Soyons bons pour les animaux ! »
Cela fut dit par un brave homme.
Mais un brave homme, c’est tout comme
Une simple variété
De cette sotte espèce humaine,
Un être rare, un phénomène.
Ces vilains hommes, dès que nés,
Furent aussitôt condamnés
Pour leur détestable grabuge.
Si le Seigneur fit le déluge,
Est-ce pour nos péchés à nous ?
Que non pas. Il nous aime tous.



Et s’il a dit au patriarche
Noé : « Prends les bêtes dans l’arche,
Il avait, je crois, sa raison.
Je l’affirme moi, vieux grison.
Et, sans me déclarer sublime,
Autant que tout homme, il m’estime.
En outre, Dieu me fit ce don
De pouvoir manger du chardon.
Enfin, l’âne, mon grand ancêtre,
Savait quelque chose, peut-être…
Puisqu’il était, ce m’a-t-on dit,
Un des Seigneurs du paradis.
Pourquoi notre sort est-il pire
Aujourd’hui ? Je vais te le dire… »


Mais voici que le coq chanta,
Et, du coup, l’âne s’arrêta.


Du moins le crut ainsi notre homme,
Qui pensait avoir fait un somme.
« Qu’est-ce qu’il m’est donc arrivé ?
Se dit-il. N’ai-je pas rêvé
D’avoir ouï parler mon âne ?… »



Et c’était vrai. C’est lui, profane,
Lui, dont l’esprit s’obnubilait,
Car son âne encore parlait…
Pour tout dire, c’est nous, les hommes,
Pauvres idiots que nous sommes,
Qui, par une faveur du ciel,
Pendant cette nuit de Noël,
Comprenons la langue des bêtes,
Tout en étant à leurs requêtes
Immédiatement sourds.
Les bêtes ont parlé toujours.


RAOUL PONCHON

Le Journal
25 décembre 1911




23 déc. 2020

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LA PESTE
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" Il paraît que la peste bubonnienne ravage Bombay et que le pélerinage de la Mecque aidant, elle pourrait bien être tentée de faire son tour d'Europe " (Rastignac, Illustration, 23 janvier 1897).
Ce ne ressemble pas à des évènements récents ?...
.
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Enfin, voici la peste !
Nous aurons son beau geste
Par là, vers le printemps :
Il était temps !

Nous sommes trop de monde
En France, c’est immonde,
Faut entrer, c’est clair ;
De l’air, de l’air.

Pourtant je l’entends dire,
Lecteur - est-ce pour rire ? -
On ne fait plus d’enfants,
Ah ! Plus souvent !…

Mais, on les entend naître…
On ne sait où les mettre…
Crois bien, mon vieux salaud,
Qu’on en fait trop.

On jouissait naguère
Des horreurs de la guerre,
Ca mettait tout au plan,
Et rataplan.

Ca faisait de la place,
On avait plus d’espace :
Ces jolis temps bénis,
Finis, finis !

Oui ! Mais voici la peste,
Seul espoir qui nous reste :
Comme on va rigoler,
Se gondoler !

Elle nous vient d’Asie,
Comme la poésie
Et autres saletés,
Opium, thé.

On dit qu’elle commence
Sans trop de véhémence,
Par un léger bubon,
Voilà qu’est bon ;


.
Ce bubon grossit vite
Comme une cucurbite :
Voyez-vous ce tableau ?
C’est rigolo.

Il vous pompe, il vous mange,
Il vous réduit en fange
Les tripes, les boyaux,
Les aloyaux ;

Il fait de la charpie
De votre chair impie.
Ah ! Dieu miséricord !
Bref on est mort.

Viens donc, ô Minotaure,
Guérir notre pléthore ;
Que l’on respire un peu,
Cré nom de Dieu !

Enlève-nous des muffes,
Des cochons, des tartufes,
Prends-nous ces choléras,
Les magistrats.

Viens, ô peste, cher ange,
Aère-nous, et change
Le monotone cours
De nos discours ;


Viens, folâtre, dissipe
L’ennui qui nous constipe,
Cet insondable ennui
Comme la nuit,

Cet ennui haut de forme
Invraisemblable, énorme,
Douloureux, vaste, amer
Comme la mer.

Et fais que tout renaisse
Chez nous, joie et jeunesse
Avec le mois d’avril :
Ainsi soit-il !



Raoul Ponchon
1897



20 déc. 2020




RAOUL PONCHON
sur


PETITE VIDÉO DE PRÉSENTATION








Avec : Éric Dussert, éditeur et écrivain ; Jean-Michel Gouvard, professeur à l’Université de Bordeaux, agrégé de lettres ; Yves Jacq, bibliophile et collectionneur ; Jean-Didier Wagneur, historien de la littérature


https://www.franceculture.fr/emissions/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties/raoul-ponchon-1848-1937-le-veau-rechauffe-est-meilleur-froid-22-quand-mon-verre-est-plein-je-le-vide

Avec : Éric Dussert, éditeur et écrivain ; Christian Gury, écrivain ; Yves Jacq, bibliophile et collectionneur ; Jean-Didier Wagneur, historien de la littérature.



20 oct. 2019

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LE VOL DE LA JOCONDE
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Dès qu’il sut que la Joconde,
La merveille sans seconde (?)
Du Louvre avait disparu,
*

Lépine, avec sa cohorte
De sbires de toute sorte,
Aussitôt est accouru,

Suivi de Monsieur Homolle,
Œil inerte et jambe molle,
Et de Dujardin-Beaumetz,
Qui des Beaux-Arts est le prince,
Et revenu de province
Tout exprès par train express.


Et puis ce fut Bénédite,
Et quand toute cette élite,
Y compris Steeg et Hamard,
Fut devant le panneau vide,
Elle demeura stupide,
Dardant des yeux de homard.

« Ah ! Mon Dieu ! Quel vol macabre !
Voilà qui m’m’abracadabra
- Disait Dujardin-Beaumetz,
En son langage d’esthète -
C’est à se mâcher la tête !
O tempora ! O mores ! »


« Je le dis sans réticence,
C’était de la quintessence
De peinture - affirmait Ste -
Cette Joconde maudite. »
« Fichtre ! Ajoutait Bénédite -
Vous pouvez dire un Liebig ! »
*


« Hé ! Messieurs, - leur dit Lépine -
Ce vol aussi me chagrine ;

Mais nous gémirons plus tard.

Fouillons tout d’abord le Louvre

Il se peut qu’on La découvre. »
- « Parfaitement », fit Hamard.

Donc, des semaines entières,
Des sous-sols jusqu’aux gouttières,
Ils farfouillèrent partout,
Et firent des découvertes
Suggestives, à quoi, certes,
Ils ne s’attendaient du tout.

C’est ainsi qu’à chaque étage,
Ils trouvèrent des ménages
De concierges, retraités
Depuis le second Empire ;
Et, ce qui leur sembla pire,
Des veuves de députés.

Ils rencontrèrent encore,
A l’ombre du sycomore,
Un jardinier sur les toits,
Qui, tout en fumant sa pipe,
Souriait à ses tulipes,
En ramant ses petits pois.

Puis ce fut une fabrique
De brosses en poils de brique ;
Et du charbon et du bois !
A confondre la pensée,
De quoi rôtir le Musée
Septante fois et sept fois !

Enfin, ô comble des combles !
Ils notèrent sous les combles,
Entre autres objets divers,
Tels ceux de la foire aux puces,
Emmi des chaussettes russes,
Des tableaux mangés aux vers…


De Joconde, nulle trace.Ils allaient quitter la place,

Quand ils virent tout à coup

Le cadre de cette « Lise » :

« Oh ! - dit Hamard - bonne prise !
Nous n’aurons pas perdu tout. »


RAOUL PONCHON
1911

19 oct. 2019

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.LA TRES-JOCONDE
.
1913 : retour de la Joconde *

Grâce au ciel, nous allons revoir
Dame Lise, si belle à voir,
Cette Joconde, sans seconde,
La seule authentique, en effet,
Que pour son sourire parfait,
Nous nommerons la Très-Joconde.

Nous en fîmes un tralala,
Le jour que l’on nous régala
Sa disparition stupide.
D’aucuns en perdirent l’esprit,
Et d’autres n’ont-ils pas écrit
Que, du coup, le Louvre était vide ?

Ses fidèles disent à ça :
Vous saurez que Mona Lisa
Tout ce qu’on peut dire sur elle
N’est rien encore, et son portrait
Possède, comme qui dirait,
Une vertu surnaturelle.

Une fois le Louvre fermé,
Des gardions ont affirmé,
Et cela de sorte absolue,
Qu’à chaque instant, elle sortait
De son cadre, et se baladait.
Si nous n’en avons pas la berlue -

Disaient-ils. J’allais oublier
Qu’ils la virent parfois ciller
Ce qui me semble inadmissible,
Vu - j’en appelle au plus subtil -
Qu’elle n’a pas le moindre cil,
Mais après tout c’est bien possible.

Car ce merveilleux Léonard,
Inimitable dans son art
Ainsi qu’en tout autre industrie,
En outre, comme chacun sait,
Chez ses contemporains passait
Pour être expert en diablerie.

*
* ...*

Quoi qu’il en soit, plus de souci,
Notre Joconde, Dieu merci !
Va rentrer dans la capitale,
Après trois ans d’évasion,
Ce nous sera l’occasion
D’une fête nationale.

Déjà, judicieusement
Les membres du gouvernement
En ont arrêté le programme,
Qui, tout d’abord comptera
Une séance à l’Opéra,
Un Te Deum à Notre Dame.


Je ne sais quel mandarin
Ira la prendre au saut du train,
Au son du luth et de la harpe
Et pour corser le branle-bas,
Croyez qu’il n’y manquera pas
Le raffût… de Saint Polycarpe.

Les troupes l’accompagneront.
Des jeunes filles sèmeront
Sur ses pas des lys et des roses
Jusqu’au Louvre inclus. Après quoi
C’est un banquet, ça va de soi,
Que des vins généreux arrosent.

Après les discours, un concert
Agrémentera le dessert,
Des vers seront dits par un barde
Officiel, tandis que des
Métachoreutes brevetés
Esquisseront la très-moutarde.


*
*... *

Au fond, que l’on soit curieux
De la Joconde et de ses yeux,
Encore qu’on nous les ressasse,
Je le trouve fort bien aussi.
Mais que ferait-on de plus si
Guillaume nous rendait l’Alsace ?

RAOUL PONCHON
Le Journal
22 déc. 1913