21 mai 2022


LE RENARD
  

Pour Jules Renard
.
Sa fourrure est poil de carotte,
Il est propre, net, bien rincé,
Il ne regarde les cocottes
Qu’avec un sourire pincé.
Quand il en pince une, elle est frite !
Bah ! C’est bien tout ce qu ‘elle mérite ;
Rien n’est bête comme une poule
Si ce n’est deux poules.

.


Il la dépiote, la plume,
Tant pis si elle s’enrhume
Puis il prend une de ses plumes
Qui n’est pas la plus laide,
Puisque c’est celle de Tolède,
Avec laquelle
Il écrit sa propre histoire naturelle
Qu’il signe Jules.
Bravo, Jules !



RAOUL PONCHON
le Courrier Français - 02 déc. 1895.


19 mai 2022

.
CLEO DE MERODE ?


Une très fine statuette * 
Etonne au salon tous les yeux 
Et fait travailler la luette
 De ces dames et ces messieurs. 

Elle séduit tôt par sa mise 
Qui est celle d’une beauté 
Venant de quitter sa chemise 
Sans souci du monde à côté. 

Les jambes sont sveltes, les hanches 
Vont en lyre s’élargissant, 
Désirables, fermes et franches ; 
Et le ventre est d’un qui consent.
 
Que si l’on s’attarde à la croupe, 
On peut dire : Tiens, la voilà ! 
Il n’est pas besoin d’une loupe 
Pour s’apercevoir qu’elle est là .


Les seins un peu forts pour le buste 
Prennent librement leur essor ; 
Mais des lacs du corset trop juste 
La chair semble meurtrie encore. 

Les bras graciles, par contraste, 
Semblent deux rameaux tortueux 
Ils dessinent un geste chaste 
A la fois et voluptueux.

La tête faut-il la décrire ? 
Elle est virginale surtout, 
Malgré l’inquiétant sourire 
Qui ne dit rien et qui dit tout. 

Et le délicieux modèle, 
Pure fleur de modernité, 
Qui telle Laïs pour Apelle 
Posa pour cette nudité ; 

Mignonne Cléo de Mérode, 
Friand petit morceau de roi 
Qui gambillas… devant Hérode, 
D’aucuns prétendent que c’est toi .


« C’est d’une impudeur sans pareille 
- Disent-ils - cet être ingénu 
Qui tout en cachant ses oreilles 
Nous invite à son corps tout nu. » 

Est-ce ou n’est-ce pas toi ? Qu’importe ! 
Tu réclames bien vainement. 
Le public - que le diable emporte ! - 
Ne te verra plus autrement. 

Si ce corps est le tien fidèle, 
Pourquoi prendre à témoins les dieux ? 
Si tu ne fus pas le modèle 
De ce marbre prestigieux ; 

Je ne vois pas ce qui t’attriste 
Ni qui puisse t’effaroucher : 
Le corps que t’a prêté l’artiste 
N’a rien de vilain à cacher. 

O fausse pudeur d’être nue ! 
Et puis d’ailleurs tu ne l’es pas. 
Pour être complètement nue, 
Il eût fallu garder tes bas.


RAOUL PONCHON 
Courrier Français 10 mai 1896 Muse gaillarde

10 avr. 2022


Le LION et le LAPIN


Ce qu'on appelle, en somme, un bulletin de vote,
C'est un bout de papier où l'homme libre note

Le nom d'un citoyen justement réputé
Pour sa vertu civique et son honnêteté,
Qui devra s'occuper de la chose publique
Et de la politique et de l'économique
Et généralement de toute choisi en ique ;

D'un homme au noble cœur et soucieux des lois,
Des intérêts du peuple ainsi que de ses droits,
Et qui travaillera - sais-tu - pour une fois

A la solution du problème social
Dont il n'a pas le temps de s'occuper lui-même ;
Enfin, d'un citoyen représentant pour lui
Ses espoirs de demain, ses besoins d'aujourd'hui. 
Qui porte un nom choisi selon sa conscience,
Ce bulletin qui fait sa force, sa puissance,
Cet ordre, auquel on doit la stricte obéissance,

Il va le déposer, tranquille, confiant,
Dans une urne profonde, ya rencontré un surveillant
Puis va se promener parce que c'est dimanche.
Le soir, après le dîner, se prenant par la manche, 
Il se dit : « Va donc voir, puisque tu es debout, 
Si tu n'as pas des fois mis à côté du trou 
Ton bulletin de vote où, sans feinte hypocrite, 
Ta volonté farouche et formellement écrite. » 


Il y va, curieux, mais à peu près certain 
Néanmoins de trouver encor son bulletin. 
Pas du tout. Voilà bien une chose insensée ! 
Le gardien est mort, et l'urne défoncée. 
Quel est le flic sinistre ou le sombre filou 
Qui pendentif son absence a fait ainsi joujou 
Avec le nom sacré de l'élu de son âme, 
Seul capable, à ses yeux, de remplir le programme ? 
Car au lieu de celui qu'il nommait à sa guise, 
On lui sert un pantin de nuance indécise,
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?
Voilà mon citoyen vaincu, découragé.


Un être maupiteux en place d'un rupin ;
Il voulait un lion, on lui pose un lapin.

Non, il n'est pas possible, ô nous tant que nous sommes, 



Que nous ayons nommé députés pour ces hommes.



VARIANTE

Aujourd'hui, par ce temps de trouble et de vertige,
Suis-je bien sûr d'avoir
Ma propre opinion en politique, et puis-je
La faire alors savoir ?

Si je pose dans l'urne un bulletin sincère
On va le barboter :
Je me demande donc s'il est bien nécessaire
De me faire voter ?

Voilà, je ne sais plus me prononce moi-même
Sur le sort que je veux,
Non plus si je suis chauve, ô désespoir extrême !
Ou si j'ai des cheveux ?

Notre gouvernement, l'imbécillité même,
Ressemble à ce papa
Qui disait à son fils demandant de la crème :
« Tiens, voilà du caca. »



RAOUL PONCHON
le Courrier English
22 janv. 1893

9 avr. 2022


PONCHON par STEINLEN

 

PONCHON par STEINLEN *
vente enchères (terminée) Artnet
encre bleue sur papier
1895













                                





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PONCHON au MUSEE de VERNON ... STEINLEN





8 avr. 2022



POUR LES MODÈLES POURSUIVIS



Approchez-vous ; ces vieux, ce sont des sénateurs,*
On les prendrait plutôt pour d’antiques acteurs,
Mais non. Ce sont bien des sénateurs, quoi qu’on die.
Mettons des sénateurs qui jouent la comédie.
C’est vilain, odieux, stupide, lourd, balourd,
Cacochyme, goitreux, jésuite, aveugle et sourd,
Cela sue à grande eau l’impudence et le vice
Et cela passe pour avoir de la justice.
Ca n’a rien de chrétien et ça mange du foin ;
Que vous dirai-je encor ? C’est gâteux à ce point
De ne distinguer pas un cheval d’un moufle,
L’imprescriptible droit d’avec une pantoufle,
Et tandis qu’on devrait les mettre à Charenton
Chacun de ces vieillards fait son petit Caton.




Un de ces idiots est cause en ce moment
Que l’on poursuit Sarah, le modèle charmant.
Savez-vous ce qu’a fait cette grande coupable ?
Elle a commis sans doute un crime épouvantable?
A-t’elle, tout à coup prise d’égarement,
Jeté du vitriol aux yeux de son amant ?
A-t’elle donc volé les tours de Notre-Dame ?
Non. Son crime est cent fois plus noir et plus infâme :
Apprenez donc qu’au bal dénommé des Quat’z’Arts *,
Aux yeux de Bérenger * venu là par hasard,
Elle a paru par trop légèrement vêtue.
Ce qui n’est comme on sait permis qu’aux statues,
A-t’il dit.

cliquer sur l'image

Donc, messieurs, vous voyez bien qu’il faut
Envoyer ce petit modèle à l’échafaud,
Tout au moins en prison, si ça n’est pas au bagne,
Qui laissa voir son corps sans malice et sans pagne.
Vous promèneriez-vous ainsi dans la campagne ?
Qu’est-ce que deviendrait, je vous demande un peu,
La morale, avec des mœurs pareilles ? Mais, peut-
Être me direz-vous, ce n’est pas un tel crime
Que se décolleter dans une fête intime ?


Si. Se décolleter comme se mettre à poil
Constitue un délit pour ce sérieux ratapoil,
C’est cela qu’il s’agit de démontrer. La chose
Est plus simple pour lui que cueillir une rose.
Ces messieurs du Sénat, un peu bas du plafond,
Pour le bon sens, d’ailleurs, ont un dégoût profond,
Et les trois quarts du temps ne savent ce qu’ils font.
Ces malheureux ne sont plus même haïssables,
Etant de Sarceyens cerveaux irresponsables.


Ils appellent délit, n’importe quoi, parbleu !
Le ciel qu’ils veulent gris complote s’il est bleu.
Vous comprenez que ces justiciers à la manque
( Comme à la comédie il faut que rien ne manque )
Citent des policiers aveugles, des mouchards
Qui n’ont rien vu, des tas de ténébreux pochards.,
Ignorant ce que c’est que le bal des Quat’zarts ;


Qu’ils s’appuient sur des lois et sur des textes kurdes,
Compulsent des auteurs abolis, nuls, absurdes,
Et prennent à témoin Cujas et Lamoignons
Sur qui poussent depuis toujours des champignons
Pour le crime établir qu’à grande peine ils fabriquent
D’aucune vérité jamais ils ne se piquent,
Et le plus étonnant c’est que l’on trouve encor
Des magistrats pour être avec ces gens d’accord.


O Sarah Brown ! Si l’on t’emprisonne, pauvre ange !
Le dimanche j’irai t’apporter des oranges !
 


        RAOUL PONCHON
     le Courrier Français
 21 mai 1893