20 oct. 2019

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LE VOL DE LA JOCONDE
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Dès qu’il sut que la Joconde,
La merveille sans seconde (?)
Du Louvre avait disparu,
*

Lépine, avec sa cohorte
De sbires de toute sorte,
Aussitôt est accouru,

Suivi de Monsieur Homolle,
Œil inerte et jambe molle,
Et de Dujardin-Beaumetz,
Qui des Beaux-Arts est le prince,
Et revenu de province
Tout exprès par train express.


Et puis ce fut Bénédite,
Et quand toute cette élite,
Y compris Steeg et Hamard,
Fut devant le panneau vide,
Elle demeura stupide,
Dardant des yeux de homard.

« Ah ! Mon Dieu ! Quel vol macabre !
Voilà qui m’m’abracadabra
- Disait Dujardin-Beaumetz,
En son langage d’esthète -
C’est à se mâcher la tête !
O tempora ! O mores ! »


« Je le dis sans réticence,
C’était de la quintessence
De peinture - affirmait Ste -
Cette Joconde maudite. »
« Fichtre ! Ajoutait Bénédite -
Vous pouvez dire un Liebig ! »
*


« Hé ! Messieurs, - leur dit Lépine -
Ce vol aussi me chagrine ;

Mais nous gémirons plus tard.

Fouillons tout d’abord le Louvre

Il se peut qu’on La découvre. »
- « Parfaitement », fit Hamard.

Donc, des semaines entières,
Des sous-sols jusqu’aux gouttières,
Ils farfouillèrent partout,
Et firent des découvertes
Suggestives, à quoi, certes,
Ils ne s’attendaient du tout.

C’est ainsi qu’à chaque étage,
Ils trouvèrent des ménages
De concierges, retraités
Depuis le second Empire ;
Et, ce qui leur sembla pire,
Des veuves de députés.

Ils rencontrèrent encore,
A l’ombre du sycomore,
Un jardinier sur les toits,
Qui, tout en fumant sa pipe,
Souriait à ses tulipes,
En ramant ses petits pois.

Puis ce fut une fabrique
De brosses en poils de brique ;
Et du charbon et du bois !
A confondre la pensée,
De quoi rôtir le Musée
Septante fois et sept fois !

Enfin, ô comble des combles !
Ils notèrent sous les combles,
Entre autres objets divers,
Tels ceux de la foire aux puces,
Emmi des chaussettes russes,
Des tableaux mangés aux vers…


De Joconde, nulle trace.Ils allaient quitter la place,

Quand ils virent tout à coup

Le cadre de cette « Lise » :

« Oh ! - dit Hamard - bonne prise !
Nous n’aurons pas perdu tout. »


RAOUL PONCHON
1911

19 oct. 2019

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.LA TRES-JOCONDE
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1913 : retour de la Joconde *

Grâce au ciel, nous allons revoir
Dame Lise, si belle à voir,
Cette Joconde, sans seconde,
La seule authentique, en effet,
Que pour son sourire parfait,
Nous nommerons la Très-Joconde.

Nous en fîmes un tralala,
Le jour que l’on nous régala
Sa disparition stupide.
D’aucuns en perdirent l’esprit,
Et d’autres n’ont-ils pas écrit
Que, du coup, le Louvre était vide ?

Ses fidèles disent à ça :
Vous saurez que Mona Lisa
Tout ce qu’on peut dire sur elle
N’est rien encore, et son portrait
Possède, comme qui dirait,
Une vertu surnaturelle.

Une fois le Louvre fermé,
Des gardions ont affirmé,
Et cela de sorte absolue,
Qu’à chaque instant, elle sortait
De son cadre, et se baladait.
Si nous n’en avons pas la berlue -

Disaient-ils. J’allais oublier
Qu’ils la virent parfois ciller
Ce qui me semble inadmissible,
Vu - j’en appelle au plus subtil -
Qu’elle n’a pas le moindre cil,
Mais après tout c’est bien possible.

Car ce merveilleux Léonard,
Inimitable dans son art
Ainsi qu’en tout autre industrie,
En outre, comme chacun sait,
Chez ses contemporains passait
Pour être expert en diablerie.

*
* ...*

Quoi qu’il en soit, plus de souci,
Notre Joconde, Dieu merci !
Va rentrer dans la capitale,
Après trois ans d’évasion,
Ce nous sera l’occasion
D’une fête nationale.

Déjà, judicieusement
Les membres du gouvernement
En ont arrêté le programme,
Qui, tout d’abord comptera
Une séance à l’Opéra,
Un Te Deum à Notre Dame.


Je ne sais quel mandarin
Ira la prendre au saut du train,
Au son du luth et de la harpe
Et pour corser le branle-bas,
Croyez qu’il n’y manquera pas
Le raffût… de Saint Polycarpe.

Les troupes l’accompagneront.
Des jeunes filles sèmeront
Sur ses pas des lys et des roses
Jusqu’au Louvre inclus. Après quoi
C’est un banquet, ça va de soi,
Que des vins généreux arrosent.

Après les discours, un concert
Agrémentera le dessert,
Des vers seront dits par un barde
Officiel, tandis que des
Métachoreutes brevetés
Esquisseront la très-moutarde.


*
*... *

Au fond, que l’on soit curieux
De la Joconde et de ses yeux,
Encore qu’on nous les ressasse,
Je le trouve fort bien aussi.
Mais que ferait-on de plus si
Guillaume nous rendait l’Alsace ?

RAOUL PONCHON
Le Journal
22 déc. 1913

17 oct. 2019





JANE AVRIL

Jane Avril ne ressemblait guère aux danseuses du " french cancan " de la Belle Epoque. Rien, chez elle, de la sensualité canaille de la Goulue ; elle était la distinction même : silhouette élancée, visage anémique et mélancolique, chevelure rousse et chic anglais, ajoutez à cela ce côté ondoyant de "serpent qui danse " si bien mis en relief par son fidèle ami Toulouse-Lautrec fasciné par son inquiétante et insaisissable beauté.
...Les reines du quadrille gambillaient, Jane Avril dansait.

.
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Or, moi qui jamais ne bouge
Que pour aller chez Pousset,
Je fus hier au Moulin Rouge,
Je ne sais quoi m’y poussait.


Ce n’est pas la bagatelle…
J’ai depuis beau temps, les pieds
Comme la Guerre… en dentelle,
Ou si l’on veut en papier.



Je ne marche plus ou guère
Je puis le dire sans fard.
Mais alors qu’allais-je y faire?…
Je ne l’ai su que plus tard.


Après un repas bachique
J’arrivai dans ce Moulin
Au moment psychologique
Où le bal battait son plein.


Affalé contre une borne
Devant un verre de… quoi ?
Je regardai d’un œil morne
S’agiter autour de moi


Dans un tourbillon de nippes
Un tumultueux cancan,
Et j’imaginais les tripes
A la manière de Caen.




Des cavaliers, vrais mandrilles
Désossés pour la plupart,
Echevelaient des quadrilles
Aux sons d’un piston criard.



Oh ! Le spectacle morose
De cet odieux chahut !
Pour le raconter s’impose
La lyre d’un Gamahut.



J’allais fuir comme la peste
Cette dolente cité
Et sans demander mon reste
Quand je fus sollicité


Par un petit être frêle
Gracieux et puéril
Qui répond quand on l’appelle
Au doux nom de Jane Avril.



Elle dansait toute seule
Sans souci d’un cavalier ;
Non pas qu’elle soit bégueule
M’a dit certain familier.



Elle dansait seule parce
Que cela lui plaît ainsi
Qu’elle le trouve pus farce,
Elle a raison, moi aussi.



Elle se glissait mignonne,
Souple entre les rangs pressés
Sans jamais gêner personne
Et sans jamais dire : assez. 


Certainement que sa danse
N’est pas celle que l’on voit
Aux bals de la Présidence ;
Il s’en faut au moins d’un doigt.



Ça n’est pas une infamie,
Non plus de danse que l’on
Apprend à l’ Académie.
Elle en sait beaucoup plus long.



Elle danse comme on danse
Au Moulin-Rouge, mon Dieu…
Mais avec quelle élégance !
Elle est canaille, si peu !



Elle est toute charme, harmonie.
C’est la seule, à mon avis,
Saltatrice de génie
Que jusqu’à ce jour je vis,



Elle est à la fois espiègle
Et mélancolique. Elle a
Son seul caprice pour règle,
Et c’est de l’art que voilà.



Sur de quelconques musiques
Elle improvise des pas ;
Les rythmes les moins classiques
Ne la déconcertent pas.


Elle danserait, je pense,
Aussi, mille fois sur dix
Sur l’air de « Reine Hortense »
Sinon du « De Profundis ».


On se la représente
Pas - ou du moins, quant à moi -
Différemment que dansante ;
Elle danse comme…on boit.



Et sans plus de commentaire,
Elle vous donne à penser
Que sa fonction sur terre
Est seulement de danser.



Voire, quand va la pauvrette
Chez elle se pagnoter,
Aussitôt chacun répète :
Comme elle va s’embêter !




RAOUL PONCHON
le Journal - 03 oct. 1900



15 oct. 2019




VILLANELLE

Saltavit et placuit

Où donc est cette petite
Saltatrice, Jane Avril ?…


Il faut la trouver bien vite.
S’est-elle fait carmélite,
Ou, coiffa-t-elle un tortil ?


Où donc est cette petite ?
Ma tristesse est sans limite
De ne plus voir son profil.


Il faut la trouver bien vite.
Si vraiment elle est en fuite
Autant que j’aille au Brésil.


Où donc est cette petite ?
Autant moi-même être ermite
Et ne manger que du mil.


Il faut la trouver bien vite.
Que dis-je ? Mieux, je m’alite
Et je meurs au mois d’avril.


Où donc est cette petite ?
Toute ma vie est détruite.
Elle en était le seul fil.


Il faut la trouver bien vite.

Cette danseuse émérite
Cette reine d’art subtil.



Où donc est cette petite ?
Parbleu ! Cent fois vous la vîtes,
Qui vous fit ciller des cils.


Il faut la trouver bien vite.
La danse l’avait séduite

Dès son âge puéril.

Où donc est cette petite ?
Dieu l’avait dit tout de suite,

- « Elle dansera » - dit-il.

Il faut la trouver bien vite.
Aussi vive qu’une truite,

Sa danse est un vrai babil.
Où donc est cette petite ?

Telle autre danse qu’on cite

A côté n’est qu’un jeu vil.

Il faut la trouver bien vite.
On l’appelle Mélinite -

Sans doute un grossier civil…

Où donc est cette petite ?
Mélinite ou Panclastite ?…
- Pourquoi ce nom insolite ?…

.

Il faut la trouver bien vite.
Ce n’est pas que, tout de suite
Flambe cette jeune Avril…


Où donc est cette petite ?

Non. C’est pour sa danse vite,
Et son côté… volatil.


Il faut la trouver bien vite.
Où qu’elle soit, qu’elle gîte
Seigneur, soyez-lui gentil !


Où donc est cette petite ?
Accordez-lui des pépites
Et gardez-la du péril.


Où donc est cette petite ?

Il faut la trouver bien vite !


RAOUL PONCHON
Le Courrier Français
06 mars 1904



lire : MES MEMOIRES - Jane Avril - Ed. Phebus


8 oct. 2019

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FETE des FLEURS
. .Juin 1893 - Bois de BoulogneA propos de la fête des fleurs, citons Jane Avril, dans ses mémoires :
« il fallait être vu ! C’était le chic décrété de bon ton ! une charmante coutume était, chaque année, avant le Grand Prix et les départs à la mer, la Fête des Fleurs, qui était d’une rare élégance, dans le joli décor du Bois. »
Raoul Ponchon nous conte cet événement à sa manière…
.
.
Je me disais : O poète !
Espèce de vieille bête,
Puisque tu aimes les fleurs,
Tu pourras en avoir de belles
Demain, et des ribambelles
Et de toutes les couleurs ;

Demain, des fleurs c’est la fête,
Demain c’est la fleur des fêtes.
Demain arrive en effet,
- Car il faut que tout arrive, -
Je prends mon allure vive
Et mon pas de sous-préfet.

Je disparais dans la foule
Et voilà que je déboule
Où cette fête avait lieu ;
C’était au bois de Boulogne
Qu’elle avait lieu, la carogne,
Voire même au beau milieu ;

Elle me parut d’emblée
Concentrée en cette allée
Qu’on dit des Acacias,
A cause de mille causes,
O mon cœur épris de rose
Et de bleus hortensias !

C’étaient, avachis sur l’herbe,
Cuits par le soleil superbe,
Hommes, femmes et moutards,
Une épaisse flore humaine
De la barrière du Maine
Ou du quartier Mouffetard ;


Une multitude vileDe sombres sergents de ville
Et des officiers de paix ;
Des municipaux sans nombre
Qui cherchaient en vain de l'ombre
Sur leurs canassons épais.
.
Et puis c’était une masse
De débitants de vinasse,
De pain et de saucisson,
Car il n’y a pas de fête
- Faut-il qu’on vous le répète ? -
Sans vinasse et saucisson,

Cà et là de la musique
Militaire, un peu phtisique,
Venait vous estropier ;
Et d’absurdes banderoles,
Des festons, des girandoles,
Des lanternes en papier


Corroboraient ce spectacle
Qui les yeux encor me racle.
Et les fleurs ? me direz-vous ,
C’est tout ce que vous en dîtes ?
- Par Vénus et les Charites,
Je n’en vis pas pour deux sous.

Oui, je crois bien que la seule
Fleur était encor ma gueule…
Pardon, qu’es-ce que je dis ?
Deux trumeaux se rencontrèrent
Un moment et se jetèrent…
(J’ai cru voir) deux pissenlits.

On aurait pu mettre en tête
Du programme de la fête :
« Les fleurs n’entrent pas ici. »
Car elles étaient en somme
Absentes comme un seul homme.
C’est au point même que si

Jamais il me prend envie
De n’en plus voir de ma vie,
Madame, je vous dirai
Que c’est justement à cette
Lamentable et archibète
Fête des fleurs que j’irai.


RAOUL PONCHON1893
.

5 mars 2019

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C’EST LA FAUTE A L’ELEPHANT
.

Il me revient en mémoire
D’avoir lu je ne sais où,
Dans quelque antique grimoire,
Traduit, je crois, de l’indou…

Que la nôtre pauvre Terre
N’était pas un corps flottant,
De son soleil tributaire,
Comme à tort on le prétend.

Qu’elle repose, au contraire,
Sur le dos d’un éléphant.
Assertion téméraire
De ce grimoire esbroufant,

Qui n’ajoute qu’au problème,
Et le rend plus byzantin.
Car, où pose-t’il lui-même
Cet éléphant clandestin ?…


Moi, lecteur, qui tout ignore,
Et jusqu’au jour de ma mort
Prétends l’ignorer encore,
J’accepte, de prime abord,

Cet humble mythologie,
Plutôt que de me flanquer
Une atroce névralgie
A vouloir rien expliquer.

 
*



En admettant l’hypothèse
De ce monstre, notre appui,
On peut, beaucoup plus à l’aise,
Se rendre compte aujourd’hui


Des causes de ces désastres,
Et de ce sol saccagé
A faire pleurer les astres :
C’est que le monstre a bougé.


Que si tout s’écroule ou flambe,
C’est qu’il avait, comme on dit,
De la fourmi dans les jambes,
Et qu’il se les dégourdit.


Notre absurde taupinière
Est - quant à… monsieur il plaît, -
A la merci journalière
D’un frisson de son mollet.


Mais, en notre humeur trop prompte
Quand nous voyons tel chaos,
Nous le mettons sur le compte
Du Gentilhomme d’en Haut.


Pour quelles raisons ultimes,
Ce Dieu, dont je fais mon Dieu,
Ferait-il tant de victimes,
Et par quel horrible jeu ?


Le système d’une brute
Est plus plausible, en effet,
Que d’un Seigneur qui culbute
Le monde après l’avoir fait.

Aussi, pauvre espèce humaine,
J’aime mieux croire - entre nous, -
Que le seul Dieu qui nous mène
C’est l’Eléphant du dessous.


Si donc, on veut voir un terme
A ses mouvements nerveux,
C’est à ce vieux pachyderme
Qu’il faut adresser nos vœux.



RAOUL PONCHON
le Journal
23 avr. 1906
.

4 mars 2019




ON A VOLÉ LA TOUR EIFFEL
.

Le mois dernier, à ma portière
Je dis d'un ton fort naturel :
" Vous savez que la nuit dernière
On a volé la Tour Eiffel. "


Ce vieux bifteck incommestible
Tout d'abord n'en crut pas un mot :
" Comment ? Ca n'est pas Dieu possible,
Une tour qui monte si haut !

- Mon Dieu, ce n'est pas là, lui dis-je,
Un tour qui soit un fameux tour ;
Hier on criait bien au prodige
Quand Eiffel a conçu sa tour.


Pourtant aujourd'hui elle est faite.
A peu près. Voici qu'on la prend,
C'est bien simple, ô ma pipelette ;
Pourquoi ce transport délirant ?

- Non, me dit-elle, c'est un piège.
Et vous comptez bien m'attraper.
- Moi ? Mais quel intérêt y ai-je ?
Suis-je d'humeur à vous tromper ?


- Qui l'aurait prise ? Et pourquoi faire ?
Reprit-elle, ébranlée un peu.
- Ca, par exemple, c'est affaire
Entre le voleur et son Dieu.

Un fait certain, c'est qu'on l'a prise.
C'est tout ce que j'en puis savoir.
Là-dessus, bonsoir, bonne brise,
Chère Madame, à vous revoir. "


Le lendemain, ce pachyderme
Me dit : " Monsieur ferait bien mieux
De payer plus souvent son terme
Que de faire le facétieux. "

Je vis donc, à ma grande joie,
Qu'elle avait coupé dans le pont,
Etant bien plus âne qu'une oie.
Elle ajouta : " je crois qu'au fond,


Monsieur, je vous en remercie,
J'ai vu la tour et j'ai bien ri ;
Je vais monter la même scie
A mon vieux cocu de mari. "

Je n'ai pas besoin de vous dire
Que, par elle mystifié,
Il entra dans une grande ire
Et roua de coups sa moitié.

" Que je tombe du quatrième,
Dit-il, si d'autres, dès demain,
N'y sont pris ainsi que moi-même
Je le fus ". Ca c'est bien humain.


Deux jours après toute la rue
Fut instruite par ce portier
Que la tour était disparue
Complètement, dans son entier.

Cet homme est ivre de démence,
Disaient les habitants, vraiment.
Lorsque avec une verve immense
Il les convainquit tellement


Que tous ils firent le voyage.
Certains, plus lents à conquérir,
Semblaient résister davantage
Qui finissaient par y courir.

Ils revenaient l'oreille basse,
Mais à leurs voisins aussitôt,
- Afin que tout le monde y passe -
Ils montaient le même bateau.


Souvent un enfant sans malice
Qui pouvait compromettre tout,
Disait sans le moindre artifice :
Non, la tour est toujours debout.

Parole imprudente, insensée !
Sa maman, à bras raccourci
Lui flanquait une bonne fessée
Pour qu'il ne mentit plus ainsi.


Avant la fin de la semaine
Ce fut une espèce de sport.
- La scie est une bonne graine
Qui pousse partout, sans effort.

Celle-ci fit tache d'huile
Elle s'étendait tous les jours :
De l'intérieur de la ville
Elle passa dans les faubourgs.


Montrouge induisit la Villette,
Et la Villette, un peu plus tard,
Vint conter la même sornette
A l'humble quartier Mouffetard.

Les journaux, comme bien on pense,
L'adoptèrent avec amour,
Offrant même une récompense
A qui rapporterait la tour.


Dès que Phoebus montrait sa fiole,
La moitié de Paris allait
Au Champ-de-Mars, comme une folle,
Tandis que l'autre en revenait.

Et cette foule descendante
Disait d'un air indifférent
A cette autre foule montante :
Vous allez voir, c'est surprenant.


Comme on se regardait sans rire,
Que nul ne paraissait frappé,
Tout le monde en vint à se dire :
Est-ce moi qui me suis trompé ?

Moi-même pris d'inquiétude
Je pensais à part moi : Parbleu !
Mes yeux ayant cette habitude
De voir la tour dans le ciel bleu,


Peut-être existe-t-elle encore
Dans mon imagination,
Mais, pour un motif que j'ignore
Ou sans y faire attention,

Il se peut que quelqu'un l'ai prise.
Ce matin j'ai vite couru
Pour voir. Jugez de ma surprise :
Elle a bel et bien disparu !


RAOUL PONCHON
le Courrier Français
28 oct. 1888



9 févr. 2019




Un derrière survint
Et voilà la guerre allumée


1893 Paris : le pays se remet progressivement du grand scandale de l'affaire du Canal de Panama où les petits épargnants ont laissé l'essentiel de leurs économies. Casimir Périer est président. Les étudiants restent toujours en alerte car la censure les menaces régulièrement. Un sénateur, René Béranger, surnommé le Père La Pudeur de part ses prises de position , dépose un projet de loi réprimant les outrages aux bonnes moeurs, et vise spécialement les étudiants dans leurs excès chroniques. Vu la morosité générale ce projet passera facilement. Les étudiants se mobilisent et entament une manifestation de rue qui réunit des milliers de jeunes . Le préfet de Paris Lozé fait donner la troupe. Des barricades s'élèvent , c'est l'émeute. Un agent de police, dépassé par les événements, lance au-dessus d'une barricade un cendrier de faïence et tue malheureusement un passant, Antoine Nuger. C'était un commis en course qui dut s'arrêter à cause de la manif'. Les étudiants se déchaînent, campent sur leurs positions. Le lendemain matin, alors que les policiers ne sont pas encore revenus, ils démarrent leur cortège en courant et se précipitent à la préfecture de police de Paris qu'ils saccagent.


Ainsi, j’étais là, bien tranquille
A rêver au bord de la mer,
Sans plus m’agiter que possible,
Me grisant de son souffle amer,


Lorsque j ‘appris qu’en la grande ville
Le plus séjoureux des séjours,
S’agitait la guerre civile
Depuis tantôt sept ou huit jours.


Je l’avais laissé calme,
Nul vent discordant ne soufflait
Qui pût animer une palme
Du Chat-Noir au café Soufflet.


Pourquoi cette guerre ? A la suite
D’une manifestation
De jeunes gens contre un jésuite,
Moraliste d’occasion


Qui, sous prétexte de morale,
Va déférant au tribunaux
Des bals de candeur aurorale
Et de très liliaux journaux.


La police, sans crier gare,
Voulant se mêler au à ce jeu,
Il s’ensuivit une bagarre,
Elle fut l’huile sur le feu


.Les ouvriers, non sans malice,
Soutinrent les manifestants ;
D’ailleurs contre dame police
N’est-on pas d’accord tout le temps ?


On éleva des barricades
Avec des trams, des omnibus ;
Les bourgeois en étaient malades
Et serraient déjà leur quibus.


Pendant ces fameuses journées
On consigna, tellement
Toutes les troupes casernées,
O Paris ! Sous ton firmament.



Et les trouvant encor trop minces
Pour dompter la rébellion,
On en fit venir des provinces,
De Carpentras et de Lyon.



Paris mis en état de siège
Se crut au temps du Prussien,
La Terreur flottait comme un liège
Sur l’océan lutécien.


Lozé déchaîna ses cohortes
D’affreux flics, de vils argousins ;
Il marqua d’une croix les portes
Et fit brimballer les tocsins.


Ils frappèrent, ces flics infâmes,
Des citoyens inoffensifs
Des enfants, des vieillards, des femmes,
Jusqu’à des chiens subversifs ;


Bientôt, vrais chevaux en ribote,
Ils rirent comme… aux dents le mors,
Le sabre remplaça la botte :
Il y eut des blessés, des morts.



*
* .
.*

Or , c’est à ce sénateur farce
Qu’on doit ces morts. Il a voulu
Sauver la Morale. C'est parce
Qu’à cet imbécile il a plu


De poursuivre une belle fille
Qui montra son corps dépourvu
De voile et que ce vieux mandrille
Regrette de n’avoir pas vu.



RAOUL PONCHON

Le Courrier Français
16 juin 1893
.

.

23 janv. 2019




J'ESPERE QU'IL VA NEIGER


Voilà maintenant qu'il fait beau !
( Du moins aujourd'hui ) c'est horrible.
En janvier ! c'est inadmissible.
Du haut de ton ciel bleu barbeau

Encore une fois tu nous trompes,
Seigneur, et pour quelles raisons ?
Sur la couleur de tes saisons.
Tu te fiches trop de nos trompes.

Que si l'hiver n'est plus l'hiver,
Il n'y a de saison aucune
Pour qu'en la saison opportune
Ton sacré printemps vert soit vert,

Ton été d'or, pour que l'automne
Arrive lui-même à propos
Remplir nos tonnes et nos pots.
Nous en préserve la Madone !

Il ne fait pas froid, par dessus
Le marché, que veut cela dire ?
Au lieu de geler je transpire
Et me meurs sous mon pardessus.


" Parbleu, tu n'as qu'à n'en pas mettre,
- Me diras-tu - pauvre insensé ! "
Eh, certes ! j'y ai bien pensé,
Mais je suis esclave, cher maître,

Et dupe du calendrier,
Il fut fait d'après tes principes ;
J'y crois comme aux patates tripes
Et comme au premier moutardier.

Il dit : c'est le mois de la neige
Et des autans et des frimas
Sous nos parisiens climats,
C'est l'hiver et son blanc cortège.

Alors moi dont l'esprit manchot
N'y voit autrement de malice,
Je sors ma plus riche pelisse,
Et, finalement... j'ai trop chaud.

Car ce nivôse est invisible,
Il n'y a pas sur mon chemin
Plus de neige que sur ma main ;
En vérité c'est plus risible.

J'avais pourtant pour en parler
Mis de côté pour ces dimanches
Tout un essaim de rimes blanches
Ne demandant qu'à s'envoler.

Il faut donc que je les ravale.
Et d'autres il me faut chercher,
Et encore me dépêcher...
Le temps si vite se cavale !

Arriverai-je seulement
A terminer cette gazette ?
Delorme, moins que moi mazette,
Concluez-la dans un moment.


Oui, Hugues, venez à mon aide.
Comme il est ici coutumier
Que je rime - pourquoi ? - premier,
Cette place je vous la cède ;

Et, d'autant plus résolument,
Que je crois bien que mon grand âge
Seul me vaut un tel avantage :
Triste privilège, vraiment.

Donc demain, c'est dit, à l'absinthe,
Vous ajouterez quelque tex-
te à celui-ci, si j'ose m'ex-
primer ainsi dans cette enceinte.

Comment allez-vous, à part ça ?
Moi, pas mal, je vous remercie.
Surtout soignez votre vessie,
Espèce de Sancho Pança !


RAOUL PONCHON
le Courrier Français
09.01.1898




20 janv. 2019



Obsèques  de Jean Richepin
16 12 1926
l'ami Raoul Ponchon avec la famille


JEAN RICHEPIN par NADAR







O0O


Poète, Octave Charpentier fut un chantre de la capitale qu'il célébra dans Cantilènes du vieux Paris et dans deux livres de promenade nostalgique et érudite : A travers Montmartre, en 1913, et A travers le Quartier latin, dix ans plus tard. 
Voici un hommage célébrant  l'amitié de Jean Richepin et Raoul Ponchon dans la revue Poésie. 



O0O