5 févr. 2009

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MORT DE LA POÉSIE
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Tiré de l’allemand


Or, un beau jour, la Poésie,
La sublime fille du Ciel,
Quitta ce monde d’ineptie,
Devenu trop matériel.

Pendant ses dernières années,
Elle avait chanté, mais en vain?
Les foules, contre elle obstinées,
La laissèrent crever de faim.

On s’aperçut, une fois morte,
Qu’elle avait son côté charmant ;
On voulut donc, en quelque sorte,
L’enterrer magnifiquement.

On parla de mettre ses restes
En de beaux draps d’or, de gala ;
Mais, sous les colères célestes,
L’or avait perdu son éclat.

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On choisit le jus de la vigne
Pour embaumer son corps divin,
Comme l’aromate seul digne…
Mais on ne trouva pas de vin !

Tous les fûts se trouvèrent vides,
Au désespoir des sommeliers,
Les vins parfumés et splendides
Avaient séché dans les celliers.

On voulut tresser des guirlandes,
Des couronnes pour l’en couvrir…
Les jardins n’étaient plus que landes
Les fleurs ne devaient plus fleurir.

Les amoureux, les amoureuses,
Ne pouvant cacher leur émoi,
Furent les pleureurs et pleureuses
De ce mémorable convoi.


Tout le long du chemin, ils furent
Comme envahis par des brouillards ;
Au cimetière, ils s’aperçurent
Qu’ils n’étaient plus que des vieillards.


Quand on descendit dans la terre
Le cercueil, aussitôt la nuit
Se fit dans le ciel solitaire,
Car le soleil s’évanouit.


Tout apeurés sous la ramure,
L’oiseau cessa son doux concert,
La source arrêta son murmure,
Et le monde sembla désert.



Et voici que, dans ces ténèbres,
Quelqu’un fit entendre sa voix,
Qui sonna comme un glas funèbre
Sur la multitude aux abois.


Il disait : « Vous êtes en proie
A la juste fureur d’un Dieu…
C’est fini, pour vous, toute joie.
Dites à tout bonheur adieu ! »


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*... *


Puis, après la cérémonie,
Malgré l’usage suranné,
Sans aucune parcimonie,
Un repas de deuil fut donné.

Chaque convive, dans sa stalle,
Restait immobile et muet.
Dans le silence de la salle,
Seule une horloge remuait.
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Les mets se fanaient sur la nappe,
Les vins n’avaient ni âme ni corps.
Et vous eussiez dit d’une agape
Au sein de l’empire des morts.

Et cette foule lamentable
Semblait attendre le retour
De la lumière délectable
Et vivifiante du jour.

Ah ! l’on pourrait, fantômes blêmes,
Vous enterrer aussi, car vous
Etes encor plus morts vous-mêmes.
Et vous l’ignorez, pauvres fous !


RAOUL PONCHON
le Journal
30 sept. 1907
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1 commentaire:

Maurice Robert a dit…

magnifique et bravo pour ce merveilleux blog ... masse d'informations sur les fins et débuts de siècle passés relatés avec une verve et style sans pareil. Ponchon est autre chose qu'un pochard comme on aime si facilement le décrire.félicitations.