19 déc. 2008

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LA BOMBE
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Aujourd’hui puisque la bombe
Est l’homme du jour
Et que partout elle tombe
Sans crier bonjour ;

Il se pourrait très bien faire
Que quelque matin
Ce fut dans mon atmosphère
Et qu’elle m’atteint.

Car l’on sait que d’une bombe
Le moindre défaut
C’est qu’en somme elle ne tombe
Jamais où il faut.

- Où il faut est pour la rime
Et tout meurtre à tort
Quelle que soit la victime,
Nous sommes d’accord.

Je veux bien que tel qui dîne
an lieu de… bonbons
D’une tête de sardine
Se dise : bomboms !


Si, ce faisant, il suppose
Qu’il va tôt changer
Quelque chose à quelque chose
Nos loups en bergers ;

Que sa fureur bestiale
Avance d’un pas
La question sociale.
Ça, je ne crois pas.

J’admets aussi qu’une bombe
Tuant un salaud,
Un muffe… quand elle tombe,
Serait rigolo ;

Mais non. Tiens, pauvre homme, attrape,
Sois à Berg-op-zoum
Ou ici, elle te frappe
Au hasard : boum, boum !

Celle destinée à Pierre
Va tomber sur Paul ;
Et celle pour Brunetière
Nous tuera Chincholl !


Cette autre, ô fortune amère !
Qui ferait, ma fi,
Très bien sous ta belle mère
Eclate sur toi !

L’anarchiste est notre maître,
Tiens, boum, boum ! pif, paf !
On ne sait plus où se mettre
Sans avoir le taf.

On vient de tuer encore
- Exploit triomphant ! -
Une chétive pécore,
Un petit enfant !

Comme je bénis ma chance
De n’en avoir pas !
La divine Providence
Qui voit ici-bas

Mon âme si mal vêtue
Ne l’a pas permis…
Mais voyez-vous qu’on me tue
Ceux de mes amis ?…

*
* ...*



Donc, que je reste coi, j’aille
Seigneur ! N’importe où,
Et que j’habite Versaille
Ou bien Tombouctou,

Chez moi, pauvre Vivipare
La mort peut entrer,
Il faut que je m’y prépare,
Vais m’y préparer…


RAOUL PONCHON
le Courrier Français
17 mars 1894

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