11 nov. 2011

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LA GUERRE et LA PAIX
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La guerre est de ce monde où les plus laides choses
Ont le meilleur destin ;
C’est de quoi, comme on dit aux Sorbonnes moroses,
Y perdre son latin.


Et vous pouvez jeter sur elle l’anathème ;
C’est un geste charmant.
La guerre durera jusqu’à l’heure suprême
Du dernier jugement.


Et vous verrez encor des séances macabres
Chez les peuples partout,
Et tous vos grands discours et toutes vos palabres
N’y feront rien du tout.


Ne resterait-il plus que deux êtres sur terre
Ils se battraient encor
Et l’un serait bientôt de l’autre tributaire,
A moins qu’il ne fut mort.




Depuis que le progrès exerce son ravage
Sur ce monde sans but,
Il semble bien que l’homme est tout aussi sauvage
Qu’il fut à son début.


On veut croire que ce ne sont pas feux de paille
Que tous vos beaux transports ;
En attendant, là-bas, les corbeaux font ripaille
Sur des milliers de morts.

On se bat au Maroc… On se bat au Mexique,*
Sous l’œil du Manitou
En terre chrétienne ainsi qu’en la bouddhique,
En musulmane itou..


Votre, du haut en bas de l’échelle des êtres,
Se tuent bôtes et et gens.
C’est toujours : ôte-toi de là, je veux m’y mettre.
Il serait exigeant


De vouloir, après tout, que notre espèce humaine
Échappât à ces lots ;
L’homme n’est vraiment pas ce rare phénomène
O Constant ! que tu crois.


*
*
... *



Ton erreur, Ô Constant, sera donc d’Estournelles ?
Éternelle pardon ! *
Toi qui crois voir un jour des cités fraternelles
Sous le même guidon !

Sache-le tout d’abord, prince des utopistes,
Quand je m’adresse à toi,
Je m’adresse aussi bien à tous les pacifistes
Qui partagent ta foi.


Concevoir une paix internationale,
Surtout en ce moment,
Nous parait une idée assez originale
Mais obscure, et comment !


Certes la paix pourrait trancher plis d’un problème,
Bien des malentendus ;
Enfin, c’est un beau rêve, et que je fais moi-même,
A mes moments perdus.

Mais dans tous vos congrès, toutes vos conférences,
Quand vous faites un pas
Vers nos voisins, en leur tirant des révérences,
Eux, ils ne le font pas.


Il faut, à notre avis, avoir le crâne en pointe,
Avecque rien dedans,
Ou, comme qui dirait, peu de jugeote y jointe,
Pour choir en ces godans.


*
* ...*


Pour quant au survivant, je le vois pâle et blême
Contristé de n’avoir
Plus personne à tuer, et se tuant lui-même,
Mettons… de désespoir.


RAOUL PONCHON
le Journal
15 juin 1914



... 28 juin 1914, assassinat à Sarajevo de l'archiduc François-Ferdinand
... 1er août, l'Allemagne déclare la guerre à la Russie,
puis le 3 à la France...
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