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Le roi de... vient d'arriver à Paris.
(JOURNAUX)
On me le servait ce cliché
Déjà sous ma grand’mère.
Il fut si souvent rabâché
Qu’il en est légendaire :
« Le Roi - mettons d’En Face, afin
De n’offusquer personne -
Vient d’arriver chez nous. » Enfin !
Pour peu qu’on en raisonne, *
C’est d’un intérêt palpitant.
Voilà de ces nouvelles
Qui font travailler un instant
L’humble mienne cervelle ;
Mais, j’aurais beau m’ingénier,
Que veut-on que j’y fasse ?
Je ne puis, en tout, que crier :
« Vive le Roi d’En Face ! »
Il ne se passe pas de mois,
Peut-être de semaine,
Sans que cet étranger de choix
A Paris ne s’amène.
Tout le temps, on ne voit que lui
Et sa barbe en équerre.
Ainsi, qu’il y soit aujourd’hui,
N’est pour m ‘étonner guère.
D’ailleurs, vous le connaissez bien,
Ce tyran d’opérette,
Entre notre ciel et le sien
Éternelle navette.
Mais, que vient-il faire chez nous ?
Accaparer la France ?…
Déjà nos douaniers - savez-vous -
Ont de la méfiance.
Vient-il apprendre de Waldeck
A régner en artiste ?
Ou, qui sait, comploter avec
Nos nationalistes ?…
Non. Il est de sens plus rassis ;
Toujours la politique
Fut le cadet de ses soucis.
Cet être sympathique
Est un malheureux potentat,
Comme il en est d’autres,
Qui voudrait bien changer d’état
Pour devenir des nôtres ;

Un sportsman enragé, têtu,
Dédaigneux de son home,
Qui, pour vivre à Paris, sais-tu,
Donnerait son royaume.
C’est plutôt un simple mortel
Qu’un monarque sévère ;
S’il vient à titre officiel,
C’est qu’il ne peut moins faire.
Vous l’avez rencontré cent fois
Avec ou sans sa Muse…
Dans les endroits famés, au bois…
Partout où l’on s’amuse.
Parbleu ! Ce qu’il vient faire ici ?…
Je ne suis pas en peine…
Vous savez cette fable-ci
De ce bon Lafontaine : *
Où l’on voit, demandant un roi,
De stupides grenouilles ?
Au contraire, lui, c’est un roi
Qui cherche des grenouilles.

Mais, me direz-vous, ébahis,
Tu nous la flanques bonne.
N’en a-t-il pas dans son pays
Dignes de sa personne ?
S’il en a ?… Bien sûr qu’il en a.
Mais chez lui l’on le guette.
Il serait remarqué. Voilà.
Il en est trop en vedette.
Comprenez-vous ? Tandis qu’ici,
Dans notre Babylone,
Eh bien, on le remarque aussi,
Mais rien ne nous étonne.
RAOUL PONCHON
Le Journal
21 août 1901
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