20 avr. 2008

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SAINT-AMANT
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A l’occasion du millénaire du duché de Normandie, Rouen se propose d’élever un monument au poète Saint-Amant.
Circulaire

Vrai ! c’est à se croire à Bicêtre !
Comment ! le bon gros Saint-Amant,
Dans la cité qui l’a vu naître,
N’avait donc pas son monument ?
Un pauvre médaillon, un buste ?
Ah ! Que voilà qui n’est pas juste
De laisser ce poète en plan !…
Mais quelle joie en ma demeure !
J’apprends qu’il l’aura, tout à l’heure,
Sur quelque place de Rouen.

D’aucuns disent : « le bon apôtre !
Quand il sortait d’un cabaret,
C’était pour entrer dans un autre,
Avec son bon ami Faret. »
Hé ! mon Dieu ! la belle fichaise !
Que voulez-vous ? Ne vous déplaise,
C’était là son côté Falstaff.
Que, s’il taquinait la servante,
C’est qu’il aimait la chair vivante ;
S’il buvait, c’est qu’il avait soif.


Le sombre raseur du Parnasse
Le tient pour un ours mal léché,
En son absurdité tenace.
C’est en faire trop bon marché.
Voilà bien de la désinvolte
Contre quoi l’esprit se révolte.
En dépit de délirant
Boileau, qu’on nous jette à la tête,
Je dis que Saint-Amant, poète,
N’est inférieur qu’aux plus grands.

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Si sa Muse ne s’accommode
De ces longs poèmes déserts,
De son temps si fort à la mode
Et comprenant vingt mille vers,
En revanche, il est telle pièce
De lui, qui vous met en liesse,
Rappelant par certains côtés
Les petits maîtres de Hollande,
Et qui, d’abord, se recommande
Par d’impérieuses beautés.

Ces maîtres fameux de la Rime,
Les pères Banville et Gautier,
Le tenaient en très haute estime ;
Ils admiraient son sûr métier,
Sa verve truculente, énorme,
Son rythme abondant, multiforme,
En sa très grande nouveauté.
Et c’était bien là quelque chose,
A son époque d’ankylose,
Que cette originalité.


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* ...*



Vous eûtes des fils plus illustres,
O Rouennais, sans les citer,
Et qui jettent un plus grand lustre
Sur votre admirable cité.
Mais parmi ceux-là, quoi qu’on die,
Dont s’honore la Normandie,
Il fut bon poète aussi, lui
Sans le guinder au rang suprême,
Il est un peu là, tout de même,
Comme nous disons aujourd’hui.


Quoi qu’il en soit de ce gros père,
Vrai petit cousin de Villon,
Il sera donc busté, j’espère,
S’il n’est pas mis au Panthéon.
Pour l’instant, comme je me treuve
Dans un endroit où l’on s’abreuve,
Je ne sais pourquoi ni comment,
Je m’écrie, en levant mon verre,
Au poète que je révère :
« Vive le bon gros Saint-Amant ! »



RAOUL PONCHON
Le Journal
08 mai 1911

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3 commentaires:

Robi, fan de Ponchon a dit…

Merveilleux poète que ce Saint-Amand et gloire à Ponchon qui l'admirait. Dommage que l'on recherche encore sur internet une quelconque photographie ou image de ce grand poète français. Quand à cette statue ou médaillon , il faut bien chercher à Rouen où l'on préfère Jeanne !!! Dommage !

Cavaillon a dit…

LE MELON

Quelle odeur sens-je en cette chambre?
Quel doux parfum de musc et d'ambre
Me vient le cerveau réjouir
Et le coeur épanouir?
Ha! bon Dieu! J'en tombe en extase:
Ces belles fleurs qui dans ce vase
Parent le haut de ce buffet
Feraient-elles bien cet effet?
A-t-on brûlé de la pastille?
N'est-ce point ce vin qui pétille
Dans le cristal, que l'art humain
A fait pour couronner la main,
Et d'où sort, quand on veut le boire,
Un air de framboise à la gloire
Du bon terroir qui l'a porté
Pour notre excellente santé?
Non, ce n'est rien d'entre ces choses,
Mon penser, que tu me proposes.
Qu'est-ce donc? Je l'ai découvert
Dans ce panier rempli de vert:
C'est un melon où la nature,
Par une admirable structure,
A voulu graver à l'entour
Mille plaisants chiffres d'amour,
Pour claire marque à tout le monde
Que d'une amitié sans seconde
Elle chérit ce doux manger
Et que, d'un souci ménager,
Travaillant aux biens de la terre
Dans ce beau fruit seul elle enserre
Toutes les aimables vertus
Dont les autres sont revêtus.[...]

Ni le cher abricot que j'aime,
Ni la fraise avecque la crème,
Ni la manne qui vient du ciel,
Ni le pur aliment du miel,
Ni la poire de Tours sacrée,
Ni la verte figue sucrée,
Ni la prune au jus délicat,
Ni même le raisin muscat,
(Parole pour moi bien étrange!)
Ne sont qu'amertume et que fange
Au prix de ce melon divin,
Honneur du climat angevin.
Que dis-je d'Anjou? Je m'abuse :
C'est un fruit du cru de ma Muse,
Un fruit en Parnasse élevé,
De l'eau d'Hippocrène abreuvé,
Mont qui, pour les dieux seuls, rapporte
D'excellents fruits de cette sorte,
Pour être proche du soleil
D'où leur vient leur goût non pareil:
Car il ne serait pas croyable
Qu'un lieu commun, quoique agréable,
Eût pu produire ainsi pour nous
Rien de si bon ni de si doux.

Ô vive source de lumière!
Toi dont la route coutumière
Illumine tout l'univers,
Phoebus, dieu des fruits et des vers,
Qui tout vois et qui tout embrasses,
Ici je te rends humbles grâces,
D'un coeur d'ingratitude exempt,
De nous avoir fait ce présent. [...]


Marc-Antoine de Saint-Amant

jean orges a dit…

un sacré tempérament ce St Amant, un baroudeur jonglant dans une époque trouble entre les voyages et la vie sédentaire, le protestantisme et le catholicisme, poète bon vivant reconnu à son époque puis oublié et tellement talentueux . Qui connait St Amant aujourd'hui ? à lire absolument