26 févr. 2008

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DISTIQUE ETRUSQUE
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M. Martha * vient de traduire l’Étrusque. *
(Journaux)
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Vous saviez, n’est-ce pas, que, jusque
A ces jours-ci, la langue étrusque
Passait auprès de nos savants
Pour un sport des plus décevants.
Elle n’était, à les en croire,
Qu’un indéchiffrable grimoire.

« Nous sommes pourtant, disaient-ils,
Des polyglottes fort subtils
Et des grammairiens notoires.
Nous avons la prétention,
Nous autres, des « Inscriptions »,
De pénétrer toutes les langues,
Les plus vagues, les lus exsangues
Nous connaissons, tout à la fois,
Le chichimèque et l’iroquois,
Et nous sommes, de même, idoines
A penser en assiniboine.*
On peut donc nous faire crédit.


« Que si cet étrusque maudit,
En tant que langue, nous échappe,
Nous pouvons, sans risquer beaucoup,
Prétendre qu’il n’est qu’une attrape
Stupide, inventée après coup
Par quelque folle créature
Pour donner de la tablature
A nous, les savants d’ aujourd’hui. »
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*
* ...*


Ainsi parlaient nos polyglottes,
Qui, sur ce patois inouï,
Restaient muets comme des lottes.
D’aucuns même, les plus nombreux,
Affirmaient, en leur hâblerie,
Que les citoyens d’Étrurie
Ne se comprennent pas entre eux.

Donc, comme j’ai dis plus haut, jusque
A ces jours-ci, la langue étrusque
Passait pour nulle… quand voilà
Qu'à la réunion dernière,
Sous la coupole familière,
Un monsieur Martha dit : « Holà !
Je vais confondre les sceptiques.
Tenez, avec mon air de rien,
Je vous soumets un pur distique
De ce langage étrurien.
Il n’a rien d’apocalyptique.
Il est fort simple. Écoutez bien,
Car voici ce qu’il signifie,
En sa douce philosophie :

« Le vin, pour noyer le chagrin,
Est un remède souverain. »

« C’est tout ?.. - Parbleu ! c’est laconique,
Fit un savant interrupteur.
La peste soit de ce distique,
Comme de son Étrusque auteur !
Certes, le vin est un vrai baume,
Mais il apparaît superflu
De connaître un patois de plus.
Qui formule un tel axiome !
Ah ! s’il eût dit cela de l’eau,
J’aurais trouvé fort rigolo
Votre Étrusque, mon cher confrère,
En même temps que téméraire,
Et très volontiers discuté
Une pareille énormité…
Mais il est tard, faut que je noie
Mon chagrin (à votre santé),
Et je demeure à Courbevoie ! »


*
* ...*


Et donc, ce jour-là, nos savants
Ne parlèrent pas plus avant.
Ils se quittèrent d’un pied leste,
En se promettant un beau geste,
Le moment étant opportun :
C’était d’offrir à la patrie
Un aéro, comme un chacun,
Qu’ils appelleront Étrurie.



RAOUL PONCHON
Le Journal
04 mars 1912

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1 commentaire:

Lucien F. a dit…

Merveilleux, je connais Martha qui fut le plus grand spécialiste des langage, art étrusques. je remarque que votre Ponchon avait une belle acuité sur son siècle et il est dommage qu'il soit mis aux oubliettes. en tout cas , c'est sûrement fastidieux, encore que je me trompe car vous aimez votre poète, je tenais à vous honorer de le faire revivre.
Cordialement.