1 nov. 2007

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LETTRE CHIMERIQUE
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LES ALLUMETTES
par
THEODORE DE BANVILLE
1885
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A RAOUL PONCHON


Mon cher poète, beaucoup de gens affectent de mépriser la Richesse et la Gloire ; mais la plupart du temps, pour ne pas dire toujours, ce sont des êtres qui n’avaient aucun moyen de devenir opulents ni illustres, et qui par conséquent dédaignent à peu de frais ce qu’ils n’auraient pas su se procurer ? Vous qui ne parlez jamais de cela, et qui même, en général, parlez de fort peu de chose, parce que vous aimez mieux chanter, vous me paraissez être le seul mortel qui sincèrement se soucie fort peu de ces babioles. Car vous ne l'avez pas dit, mais aussi vous l’avez prouvé. Vos vers gais, rabelaisiens, d’une facture solide et joyeuse, sont éclaboussés de vin et de soleil ; ils charmeraient sans doute les honnêtes gens qui les liraient : mais en haine des gémissements, vous vous êtes refusés à faire gémir la presse. Tout au plus consentez-vous à écrire vos rimes sur des bouts de papier chiffonnés qui se mêlent dans vos poches avec les papiers de cigarettes, et vous trouvez que c’est faire encore à la publicité un trop onéreux sacrifice.

Ordinairement, quand un poète non coté à la Bourse se présente en tenant à la main le manuscrit d’un volume de vers, l’éditeur justement offensé l’injurie comme s’il avait volé des couverts d‘argent, et lâche sur lui des molosses furieux. En ce qui vous concerne, les choses ont marché tout autrement. Les libraires ont désiré vos poèmes et ils vous les ont demandés, précisément parce vous ne les leur offriez pas ; vous aviez bouché vos oreilles avec de la cire, et vous êtes resté sourd aux chants de ces hommes-sirènes. Mais vous avez su résister à de chères voix, ce qui était bien autrement difficile. Car les meilleurs de vos amis, Jean Richepin et Maurice Bouchor, sont venus ensuite, et ont vainement tenté de vous séduire. Ils vous disaient : « la cuisine littéraire t’ennuie et tu ne veux tenir la queue d’aucune poêle. Il te semble aussi fastidieux de disposer des feuillets, de corriger des épreuve en première, en seconde, en révision, et de combiner une mise en pages que de casser des cailloux sur le grand chemin ; eh bien ! délègue-nous tes pouvoirs, et tu ne casseras pas de cailloux ! donne-nous seulement non pas un manuscrit, non pas un cahier, non pas des feuillets, mais les petits papiers que tu roules en tapon dans ta poche ; tu ne les reverras plus, tu n’en entendras jamais parler, et au bout de très peu de temps nous t'apporterons en échange un beau volume broché à couverture jaune, tout flambant neuf, où tu pourras voir ton âme paginée et mise en ordre. »

Ainsi parlaient vos amis, et certe ils vous faisaient la partie belle, mais résolument vous vous êtes abstenu, et vous êtes resté froid à l’idée d’entendre votre nom hurlé dans l’ouragan des foules par les trompettes farouches de la déesse Renommée. Pour passer à l’autre point, vous avez eu ce que le bon académicien Picard appelait une très belle place, et malgré les plus aimables sollicitations, vous l’avez quittée. Vous avez mieux aimé demander à des travaux obscurs et baclés rapidement les miettes qui nous nourrissent comme elles suffiraient à nourrir un moineau du ciel, et vous êtes bien vite retourné à la contemplation et à la flânerie dans les rayons du soleil. Donc, bien véritablement, vous avez laissé pour compte ce que les hommes paient de leur liberté, de leur repos, de leur vie fiévreusement dépensée, et comme vous avez eu raison, poète !

La Gloire ? n’est-ce pas la plus artificieuse des chimères, car, ainsi que le disait Privat d’Anglemont, avec une absolue justice, il n’y a de vraiment connu que Napoléon. (Peut-être aurait-il pu ajouter : et surtout Victor Hugo ?) Les autres hommes fameux sont des figurants plus ou moins illustres, connus de sept ou huit personnes qui pareilles aux soldats des mélodrames militaires, passent et repassent très vite, pour faire croire à une foule. Mon cher poète, il n’y a pas actuellement un seul Français qui, pour sauver sa tête du coutelas, pourrait tout de suite et sans préparation nommer par leurs titres les principaux ouvrages de la Fontaine : jugez du reste ! Quant à l’opulence, c’est une idée pure, une hypothèse conventionnelle ; son plus grand tort c’est qu’elle n’existe pas. Depuis que le brochage des livres s’exécute en masse dans de grands ateliers, les ouvrières ont pris l’habitude de souiller et de tacher les feuilles en les touchant avec des doigts sales. Pour avoir dans sa bibliothèque des livres propres et non déshonorés, il faudrait donc qu’un Rothschild, par exemple, établit à ses frais et pour son usage personnel, d’autres ateliers de brochure, surveillés d’une façon particulière !


Je vais plus loin. Il n’est pas un prétendu riche qui, non seulement ne désire en vain quelque rareté difficile à obtenir, soit un piano pareil à celui que possédait le peintre Boissard, décoré et peint de la main même de Watteau, mais qui ne soit même, comme le premier misérable venu, privé de certains objets indispensables et de première nécessité. La semaine dernière, je dînais chez un homme qui possède des millions et de l’esprit à jeter par les fenêtres, et en fait de fenêtres, pour y jeter n’importe quoi, d’immenses verrières attachées par des ferrures antiques trouvées dans un grenier à Amsterdam, et qui sont des chefs-d’œuvre. L’ami dont je vous parle a un talent qui fait de l’or comme un alchimiste ; sa femme est belle, aimable et hospitalière, son fils beau et généreux. Son habitation est un palais en briques rouges, construit devant un jardin planté d’arbres antiques, et de trois côtés, le quatrième donnant sur la rue, entouré d’autres jardins. La demeure elle-même est somptueuse et même amusante ; rien que les tapisseries qui ornent l’escalier suffiraient à constituer une belle fortune. Dans la maison, il y a de bons tableaux, des livres bien reliés, de beaux meubles à regarder et des meubles commodes pour s’asseoir, et des bibelots japonais qui feraient rêver Goncourt ; bref, une installation convenable.

Le dîner auquel je fus convié était un dîner d’hommes, sans autre dame que la maîtresse de maison, et comportait en tout seize personnes. Quand je vis les invités qui, sauf un seul, étaient tous des personnages éminents, illustres et faciles à vivre, car parmi eux il n’y avait pas un grand homme désagréable et féroce, je pensai qu’il avait fallu être bien malin pour trier sur le volet une assemblée pareille. Cependant (je vous montre mon cœur à nu) je n’étais pas sans inquiétude au sujet du repas. En effet, il n’y a pas de millions, ni de goût, ni d’intrigue, ni d’ingéniosité qui comptent ; on ne mange pas à Paris, où les bouchers, adroits comme des singes, gardent pour eux la bonne viande, où les poissons sérieux sont réservés à des duchesses du faubourg Saint Germain qui traitent des archevêques, où les légumières vendent au prix du diamant des légumes poussés dans la boue de la banlieue, et, ce qui est plus grave que tout, où il n’y a pas de cuisinière !


Eh bien ! cher poète, au festin dont je vous parle, on mangea ! Il y eut ce qui n’a jamais existé, des sauces hollandaises réussies, et comme s’il en pleuvait, des truffes dénuées de tout artifice, et un salmis de bécasses qui demanderait à être célébré dans un long poème, car les bécasses étaient tendres, et la sauce , courte ! exquise, ni trop épicée ni trop peu ; il y eut encore toutes sortes de mets d’un ordre supérieur, et enfin, chose admirable à dire ! on n’eût pas dîné mieux à Bourges ou à Moulin, et les vins de joie, de raisin et de soleil n’avaient été falsifiés par aucun chimiste. Mais voici ce qui est plus extraordinaire encore. Dans ce repas de seize convives, on ne chuchota pas à l’oreille de son voisin, et la conversation vive, légère, ailée, rapide, put être générale, tant ces Parisiens raffinés ont le génie de parler peu et à leur tour, de fuir toute tirade comme la peste noire, et de ne pas chercher à briller étant naturellement ce qui brille. Peut-être la jatte de fraises fut-elle trop abondante et démesurée ; mais on peut excuser ce léger défaut, si l’on songe qu’à ce moment-là les fraises se vendaient chez les marchands de comestibles comme primeurs, dans des petits pots d’argile où il y en a cinq.

Après le dîner, ceux qui voulurent eurent du café turc ou arabe, et les autres du café français exhalant les plus délicieux aromes, et on savait qu’on allait fumer ! la maîtresse de la maison étant assez grande dame, c’est-à-dire simple et affable, pour permettre aux amis de son mari cette liberté, d’ailleurs rendue praticable par l’ampleur et par la hauteur des appartements spacieux. En effet on venait de passer dans une galerie où, comme dans un château au fond des bois, des arbres entiers brûlaient dans une cheminée monumentale, et si vaste que le billard dressé dans un coin y semble un jouet d’enfant. Alors furent offerts aux convives les cigares blonds et pas trop secs qui craquent comme le ventre d’une cigale, les cigarettes les plus rares, les tabacs les plus fameux de la Russie et de l’Orient, et enfin tout l’appareil de la meilleure fumerie.

Il ne restait plus qu’à allumer, qui sa cigarette et qui son cigare, et déjà le voluptueux désir brillait dans tous les yeux ; mais il fallut en rabattre, car il n’y avait pas d’allumettes dans ce palais des enchantements, et seul je possédais une boîte d’allumettes. Un moment, grisé par le pouvoir souverain, je songeai avec un farouche orgueil que j’étais le maître absolu. Ceux-là seuls fumeraient à qui je voudrais octroyer cette faveur, et les autres ne fumeraient pas. Cependant je réprimai bien vite cette mauvaise pensée, et je m’empressai de faire circuler ma boîte d’allumettes ; mais enfin, il fallait un certain temps pour qu’elle fit le tour des convives. Comme l’un d’eux souffrait évidemment de l’attente, notre amphitryon, pris de pitié et voulant lui donner du feu, saisit dans l’âtre, avec les pincettes colossales, un tison embrasé, dont nécessairement des morceaux tombèrent dévorants sur un tapis d’un prix inestimable. Quelques heures plus tard, je descendais l’escalier en compagnie d’un vieux Parisien qui sait tout, tant on l’a envoyé souvent, quand il était jeune, chercher l’Eau qui danse et la Pomme qui chante.
- « Ne croyez pas, me dit-il, que notre ami ait oublié quelque chose ; il n’oublie jamais rien. Mais il s’est juré de n’offrir à ses conviés que des choses excellentes. C’est pourquoi il ne leur a pas donné d’allumettes, parce qu’il n’y en a plus qui soient dignes de ce nom, et qu’elles sont devenues tout à fait trop mauvaises depuis que je ne sais quelle régie se livre à une détestable contrefaçon des anciennes allumettes suédoises ! »
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Ceci, mon cher poète, vous donne absolument raison. Vous voyez qu’on ne peut pas tout avoir, et que, par conséquent, il est indifférent d’être pauvre comme Crésus, ou opulent comme Job.


............................Théodore de Banville * *
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1 commentaire:

rivaroli a dit…

Blog remarquable par la mise en valeur des documents souvent inconnus de la plupart.je vous félicite. très bon ce Ponchon