9 oct. 2007

.
.
.
LA CHARGE DE SEDAN


" Qui a donc commandé la charge de Sedan ?
Disait un capitaine ;

Ce point d'histoire va sans cesse m'obsédant.
Ils sont une huitaine


" Environ de vaillants guerriers qui tour à tour
Menèrent cette fête
Où tant de braves gens se firent tuer pour
Embellir la défaite.

" Et qui sait après tout, oui, qui sait ? si ce n'est
Pas un autre coupable ?
Par exemple... voyons... Monsieur de Freycinet :
*
Il en est bien capable.

" Tantôt c'est Gallifet ; tantôt c'est Bauffremont.
Quand ça n'est pas Geogotte.
Moi, j'avoue hésiter entre ce Rodomont
*
Et ce preux Don Quichotte...

" Voici plus de vingt ans qu'on changea de décor,
Et cependant on parle
Toujours de cette charge, et l'on ne sait encor
Si c'est... Baptiste ou... Charle

" Qui l'a menée ; on a culbuté des dossiers :
Y règne l'équivoque !
Et de même l'on a de cent mille officiers
Mis la mémoire en loque,

" Pour servir mais en vain. La nuit, la nuit partout.
L'oubli sombre en linceule
Le nom de ce héro... Cette charge, après tout,
A pu se charger seule !


" Parfois, à ce sujet, j'ai cru faire hennir
De maigres somnanbules,
Sans jamais autre chose en pouvoir obtenir
Que des réponses nulles.

" Ainsi, l'on m'a dit que c'était Pertuiset !
Mais non, par sainte Barbe !
Puisqu'alors, Pertuiset en Afrique faisait
A ses lions la barbe.

" Une autre m'a nommé le sieur Arthur Meyer ! *
Mais l'histoire classique
Nous apprend que pendant la guerre, Arthur Meyer
Etait dans la musique... "



... Et les historiens arrachaient les cheveux
De notre capitaine,
Navrés de ne laisser à nos petits-neveux
Qu'une histoire incertaine...

Eh bien ! ne pleurez plus, pâles historiens !
Allez, votre heure est bonne !
On vous voit quelquefois arrêtés pour des riens,
Pauvres clercs en Sorbonne ;

Reprenez vos esprits, mon brave commandant ;
Car je vais tôt vous dire
Le nom de celui qui conduisit à Sedan
Cette charge de délire.

Ce n'est pas Ramollot
* , ce n'est pas Tartempion,
Comme on pourrait le croire,
Ni le général Boum
* , ni tel ou tel Scipion,
Ou telle autre mâchoire.

C'est moi, ni plus ni moins, oui, voilà bien qui c'est
Et la preuve certaine
C'est qu'à ce moment-là même un canard passait
Au dessus de la plaine.



RAOUL PONCHON
le Courrier Français
8 fév. 1891



Aucun commentaire: