10 janv. 2011

.
.
.
LA " GALETTE DES ROIS "
.
 
Sans que je remonte à Eve,
Il me souvient qu'autrefois
On insérait une fève
Dans la "Galette des Rois"...



Fève, pourquoi ? Je l'ignore.
Il faudrait évidemment
Interroger le folklore
Sur cet usage charmant.



Or, depuis quelques années,
Par ces messieurs boulangers,
Les fèves sont condamnées.
Aujourd'hui ces enragés

Ont horreur de cette graine,
Et vous la remplacent par
Un bébé en porcelaine,
Qui m'est un vrai cauchemar.

Et le mien de gindre est pire
Que tous les autres encor.
Si vous voulez bien me lire,
Vous en tomberez d'accord.

" Que le grand Diable me crève,
Si je trouve dans Paris,
Me disait une fève
Qui ne soit pas hors de prix ! "


J'acceptais cette défaite
Pendant longtemps.. Et puis,
Toute réflexion faite,
Un jour, qu'est-ce que je fis ?

J'achetai, dans la banlieue,
Un terrain - oh ! pas bien grand...
Soit d'un dixième de lieue
En carré, pour être franc.

Et j'y semai de la fève,
Fin Mars, je n'ai pas besoin
De vous dire. Ah ! quel rêve
Ce fut vers la fin de Juin.

Grâce à la température
De ces trois mois, sans sursauts,
J'eus des rêves, je vous jure,
De quoi remplir cent boiseaux !


Six mois après ou tout comme,
La veille du Jour des Rois,
J'allai trouver mon bonhomme
Avec mes cent boisseaux. - " Vois,

" Lui dis-je, voici des fèves
En quantité, comme tu
N'en vis jamais dans tes rêves.
Ecoute bien, vieux têtu !

" Tu voudras bien en mettre une
Dans ma galette, demain,
Ou, j'en atteste la Lune,
Tu périras de ma main.

" Je t'abandonne le reste.
Donne-les à tes souris...
Quant à moi, je m'en déleste,
Est-ce compris ? " - " C'est compris. "

J'aurai ma fève, sans faute,
Pensais-je en me retournant.
Mais je comptais sans mon hôte.
Croyez-vous que le manant




Mit encor dans ma galette,
Comme les ans précédents,
Sa porcelaine indiscrète,
Et je m'y cassai trois dents !

Qu'auriez-vous fait à ma place ?
Pour moi, je n'hésitai pas :
Car j'allai, de guerre lasse
Le massacrer, de ce pas.

Traduit devant les assises,
Certes, je fus acquitté.
Et s'il faut que je précise,
Oh ! combien félicité !


RAOUL PONCHON
le Journal
6 janvier 1908

1 commentaire:

Djackie a dit…

Je suis éblouie et admirative autant par la forme que par le contenu !