21 déc. 2010

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NUIT DE NOEL.

« Une légende populaire,
Déjà plusieurs fois séculaire,
Veut que, dans la nuit de Noël,
Les pauvres bêtes, sous le ciel,
Aient l’usage de la parole…
Quelle imagination folle ! »
Se disait, hier, le patron
D’un pitoyable aliboron
Et d’un vieux cheval de misère.
« Vraiment, la légende exagère.
Enfin, puisque c’est aujourd’hui
Que tombe cette illustre nuit,
Je veux (encor que j’en aie honte)
Par moi-même m’en rendre compte.
Je serais assez curieux
D’entendre causer ces messieurs. »

Il se rend donc dans l’écurie
Où loge sa cavalerie.
Or, voici que le premier coup
De minuit tinte à son coucou,
Et son âne parle ! O merveille !
Il n’en peut croire ses oreilles !

Il parle, étant le plus savant.
Et le cheval va l’approuvant :
« Je te disais donc, camarade,
Qu’aujourd’hui j’en ai pris pour mon grade.
Notre singe, ce vieux balourd,
A tapé sur moi comme un sourd.
Et pourquoi ? je te le demande ?
Je fais tout ce qu’il me commande,
Et demain ce sera ton tour
De fatigue, de hart labour,
Et pour quelle maigre pitance !
Las ! Mon pauvre ami, quand je pense
Que j’ai lu, quelque part, ces mots :
« Soyons bons pour les animaux ! »
Cela fut dit par un brave homme.
Mais un brave homme, c’est tout comme
Une simple variété
De cette sotte espèce humaine,
Un être rare, un phénomène.
Ces vilains hommes, dès que nés,
Furent aussitôt condamnés
Pour leur détestable grabuge.
Si le Seigneur fit le déluge,
Est-ce pour nos péchés à nous ?
Que non pas. Il nous aime tous.


Et s’il a dit au patriarche
Noé : « Prends les bêtes dans l’arche,
Il avait, je crois, sa raison.
Je l’affirme moi, vieux grison.
Et, sans me déclarer sublime,
Autant que tout homme, il m’estime.
En outre, Dieu me fit ce don
De pouvoir manger du chardon.
Enfin, l’âne, mon grand ancêtre,
Savait quelque chose, peut-être…
Puisqu’il était, ce m’a-t-on dit,
Un des Seigneurs du paradis.
Pourquoi notre sort est-il pire
Aujourd’hui ? Je vais te le dire… »

Mais voici que le coq chanta,
Et, du coup, l’âne s’arrêta.


Du moins le crut ainsi notre homme,
Qui pensait avoir fait un somme.
« Qu’est-ce qu’il m’est donc arrivé ?
Se dit-il. N’ai-je pas rêvé
D’avoir ouï parler mon âne ?… »


Et c’était vrai. C’est lui, profane,
Lui, dont l’esprit s’obnubilait,
Car son âne encore parlait…
Pour tout dire, c’est nous, les hommes,
Pauvres idiots que nous sommes,
Qui, par une faveur du ciel,
Pendant cette nuit de Noël,
Comprenons la langue des bêtes,
Tout en étant à leurs requêtes
Immédiatement sourds.
Les bêtes ont parlé toujours.

RAOUL PONCHON

Le Journal
25 décembre 1911




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