18 nov. 2009

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LA PESTE
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" Il paraît que la peste bubonnienne ravage Bombay et que le pélerinage de la Mecque aidant, elle pourrait bien être tentée de faire son tour d'Europe " (Rastignac, Illustration, 23 janvier 1897).
Ce ne ressemble pas à des évènements récents ?...
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Enfin, voici la peste !
Nous aurons son beau geste
Par là, vers le printemps :
Il était temps !

Nous sommes trop de monde
En France, c’est immonde,
Faut entrer, c’est clair ;
De l’air, de l’air.

Pourtant je l’entends dire,
Lecteur - est-ce pour rire ? -
On ne fait plus d’enfants,
Ah ! Plus souvent !…

Mais, on les entend naître…
On ne sait où les mettre…
Crois bien, mon vieux salaud,
Qu’on en fait trop.


On jouissait naguère
Des horreurs de la guerre,
Ca mettait tout au plan,
Et rataplan.

Ca faisait de la place,
On avait plus d’espace :
Ces jolis temps bénis,
Finis, finis !

Oui ! Mais voici la peste,
Seul espoir qui nous reste :
Comme on va rigoler,
Se gondoler !

Elle nous vient d’Asie,
Comme la poésie
Et autres saletés,
Opium, thé.

On dit qu’elle commence
Sans trop de véhémence,
Par un léger bubon,
Voilà qu’est bon ;

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Ce bubon grossit vite
Comme une cucurbite :
Voyez-vous ce tableau ?
C’est rigolo.


Il vous pompe, il vous mange,
Il vous réduit en fange
Les tripes, les boyaux,
Les aloyaux ;

Il fait de la charpie
De votre chair impie.
Ah ! Dieu miséricord !
Bref on est mort.

Viens donc, ô Minotaure,
Guérir notre pléthore ;
Que l’on respire un peu,
Cré nom de Dieu !

Enlève-nous des muffes,
Des cochons, des tartufes,
Prends-nous ces choléras,
Les magistrats.

Viens, ô peste, cher ange,
Aère-nous, et change
Le monotone cours
De nos discours ;



Viens, folâtre, dissipe
L’ennui qui nous constipe,
Cet insondable ennui
Comme la nuit,

Cet ennui haut de forme
Invraisemblable, énorme,
Douloureux, vaste, amer
Comme la mer.

Et fais que tout renaisse
Chez nous, joie et jeunesse
Avec le mois d’avril :
Ainsi soit-il !




Raoul Ponchon
1897


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