13 sept. 2007

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Rentrée du pétomane

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Dilettantes de la musique,
O Parisiens de Paris,
Il est rentré l'artiste unique
dont votre coeur est tout épris,

Celui qui, sans ouvrir la bouche
Assez même pour dire zut
Ou laisser passer une mouche,
Pousse cependant de tels ut ;

Bref le fin ténor frais et rose
Qui possède une telle voix
Qu'à l'instar d'une rose éclose
Il charme deux sens à la fois.

Le revoici. Longtemps vous fûtes
Très peu rassurés sur son sort :
Vous le crûtes fini ; des brutes
Pensèrent à le dire mort.

Certains le disaient en tournée
Avec Schurmann ou bien Gunsbourg,
Tantôt en nouvelle-Guinée
Et tantôt à Saint-Petersbourg ;

D'aucuns prétendaient que Silvestre
L'avait adopté pour larbin ;
D'autres qu'il était chef d'orchestre
Dans la musique à Béhanzin ;

Ceux-ci l'envoyaient vent arrière
Jouir avec tranquillité
- Après sa trop courte carrière -
D'un repos pourtant mérité.

Tous ces bruits - disons-le bien vite -
Etaient des bruits sans fondement :
Il soignait une laryngite
Dans le Midi, tout simplement.

Or, le voilà guéri, le tendre
Et délicat chanteur ; bravo !
Et ce soir l'on pourra l'entendre
Dans son répertoire nouveau.

Mais ce qui l'émeut, quoi qu'il fasse
Pour s'en défendre, croyez bien,
C'est de retrouver fesse à face
Son cher public parisien.


- J'ai longtemps parcouru le monde
(Dit-il) qui ne m'a pas compris ;
C'est ma conviction profonde
Qu'il n'est public que de Paris. -

Que le pauvre homme se rassure :
Il retrouvera cette fois
Le même succès, car je le jure
Qu'il est plus que jamais en voix.

Une chose me stupéfie
Cependant, c'est que - me dit-on -
Pendant sa longue maladie
Il est devenu baryton.



Raoul Ponchon
Le Courrier Français
20 nov. 1892
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