30 mars 2010

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C’EST LA FAUTE A L’ELEPHANT
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Il me revient en mémoire
D’avoir lu je ne sais où,
Dans quelque antique grimoire,
Traduit, je crois, de l’indou…

Que la nôtre pauvre Terre
N’était pas un corps flottant,
De son soleil tributaire,
Comme à tort on le prétend.

Qu’elle repose, au contraire,
Sur le dos d’un éléphant.
Assertion téméraire
De ce grimoire esbroufant,

Qui n’ajoute qu’au problème,
Et le rend plus byzantin.
Car, où pose-t’il lui-même
Cet éléphant clandestin ?…


Moi, lecteur, qui tout ignore,
Et jusqu’au jour de ma mort
Prétends l’ignorer encore,
J’accepte, de prime abord,

Cet humble mythologie,
Plutôt que de me flanquer
Une atroce névralgie
A vouloir rien expliquer.

 
*



En admettant l’hypothèse
De ce monstre, notre appui,
On peut, beaucoup plus à l’aise,
Se rendre compte aujourd’hui


Des causes de ces désastres,
Et de ce sol saccagé
A faire pleurer les astres :
C’est que le monstre a bougé.


Que si tout s’écroule ou flambe,
C’est qu’il avait, comme on dit,
De la fourmi dans les jambes,
Et qu’il se les dégourdit.


Notre absurde taupinière
Est - quant à… monsieur il plaît, -
A la merci journalière
D’un frisson de son mollet.


Mais, en notre humeur trop prompte
Quand nous voyons tel chaos,
Nous le mettons sur le compte
Du Gentilhomme d’en Haut.


Pour quelles raisons ultimes,
Ce Dieu, dont je fais mon Dieu,
Ferait-il tant de victimes,
Et par quel horrible jeu ?


Le système d’une brute
Est plus plausible, en effet,
Que d’un Seigneur qui culbute
Le monde après l’avoir fait.

Aussi, pauvre espèce humaine,
J’aime mieux croire - entre nous, -
Que le seul Dieu qui nous mène
C’est l’Eléphant du dessous.


Si donc, on veut voir un terme
A ses mouvements nerveux,
C’est à ce vieux pachyderme
Qu’il faut adresser nos vœux.



RAOUL PONCHON
le Journal
23 avr. 1906
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