6 nov. 2009

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Rue de Steinkerque
( PERROQUET GRIS )

Nous voici aujourd'hui en bas de la basilique meringuée de Montmartre, 2 rue de Steinkerque, où un cabaret à succès, le " Perroquet gris " était en fait un aimable lupanar. L'enseigne montrait deux colombes se bécotant. C'était un immeuble d'un étage surmonté d'une terrasse à l'italienne. Les volets étaient toujours fermés. Cet établissement était tenu par Bibi Malard, surnommé " le Père des Garces " qui aux beaux jours emmenait ses filles travailler dans l'île de Beauté à Nogent s/Marne - là leurs barbeaux allaient avec elles " en suer une " chez Convert. Coquiot prétendait y avoir vu Van Gogh habillé comme un ouvrier. Gabriel Hominal dit " Vermicelle " succèda à Malard, mais avec moins de bonhomie. La passe se payait 3 frcs (1 petit écu). Selon le distique de Champsaur dans Dinah Samuel :
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Degas peint toujours des danseuses pas finies,
Et qu'on a pour trois francs au Perroquet gris.

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Raoul Ponchon nous conte son triste sort ...
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La pioche est passé là. Le gros numéro deux
De la rue, ô Steinkerque ! est par des galvaudeux
Jeté plus bas que le bitume.
Il ne reste plus rien du vieux Perroquet gris
Avantageusement connu de tout Paris,
Pas même une dernière plume.

Perroquet gris ! Toi qui n’étais que pourpre et qu’or !
Refuge, un des derniers où l’on causait encor,
Où la maîtresse, dès la porte,
Vous disait : Toutes ces dames sont au salon,
Vous serez accueilli par elles, joli blond,
De la façon la plus accorte ;

Perroquet gris ! asile sûr, endroit discret !
Où le monde le plus divers se rencontrait :
Sénateurs, cochers, philosophes,
Avocats, écrivains, artistes, partisans
De la Vérité sans étoffes ;



Salon hospitalier, voluptueux séjour,
Où l’on venait chercher la nuit comme le jour
Un abri contre la névrose ;
Où les femmes tenaient sans détours mensongers
Mille galants discours et propos plus légers
Que ne sont des feuilles de rose,

Te voilà désert mort ! Mais non, dans son gibus
Un vieillard gémit là, tel jadis Marius
Sur les ruines de Minturne
*.
Ce vieillard mal fichu, farfichu, vide, usé
Ainsi qu’un asticot quarante fois sucé
Semblait l’âme de cette turne.

Je m’approchai de lui doucement et lui tins
Ce langage : « Vieillard, ce sont là les Destins !
Tu n’es pas honteux, à ton âge ?
Oh ! Je t’ai deviné, car tu pleures ainsi
Parce que Virginie a disparu d’ici.
En voilà du libertinage !

« N’importe ! Quoi qu’il en soit, sache, vieux paillard,
Que je n’aime pas voir chialer un vieillard.
Dis, que veux-tu que je te donne
Pour calmer ton chagrin qui me fait mal à voir ?
Je te le donnerai, si c’est en mon pouvoir,
Je le jure par la madone !


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« Veux-tu venir trinquer chez le marchand de vin ?
Veux-tu la fleur qui chante ou l’eau qui parle ? Enfin,
N’importe quoi que tu demandes,
Tu l’auras. Voudrais-tu les œuvres de Bornier
Qui, même de l’avis de son grand sommelier,
Sont plus plates que des limandes ?

« Veux-tu ce diamant qui vient de Singapour ?
Un peu de mes cheveux ? Un futur fauteuil pour
Les Polichinelles de Becque
*,
Ou pour le Paradis du divin Mahomet ?…
- Je veux dire le cours de monsieur Larroumet, -
Veux-tu que je te signe un chèque ?

« Veux-tu de l’élixir Brown-Séquard ? Ça qu’est bon
Pour faire un pétulant jeune homme d’un barbon
Avec qualités inhérentes !
Veux-tu que je te dise où est Arton
* ? Veux-tu
Que je te signale à Simon pour ta vertu ?
Veux-tu des cartes transparentes ?

« Voyons, décide-toi : chèque ? Élixir ? Fauteuil ?
Parle. Dans un instant je prends le train d’Auteuil
* ;
La vie est courte et l’heure presse.
- Ami, dit le vieillard tremblant d’un grand émoi,
Puisque tu prends pitié de ma peine, dis-moi
Où je puis revoir la négresse ? »



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Raoul Ponchon
le Courrier Français
26 fév.1893



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