28 sept. 2007

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Ponchon récompensé
par
René Benjamin
LA GALERE DES GONCOURT- 1948
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J’avais vu souvent Raoul Ponchon, l’oeil et le pied divaguant, remonter le boulevard Saint-Michel. Un bon coup de vin rouge venait de lui enflammer le nez et les pommettes plus sûrement que trois coups de crayon devant le miroir, et il errait en zigzag avec un air d’avoir perdu son cirque.

Je ne l’avais jamais abordé. Je fis sa connaissance à l’occasion d’un prix qui lui fut donné en 1926 par le Jury des Vignes. Titre admirable que d’être juré des vignes : j’ai eu cette chance quelques années. On couronnait des livres qui chantaient le vin. C’est dire que Ponchon aurait dû être lauréat tous les ans. Quand il le fut, Simon Arbellot, secrétaire du jury, fut chargé avec moi de l’inviter à déjeuner pour lui remettre le chèque de dix mille francs qui était l’expression matérielle du prix.

Le clown-poète habitait dans un hôtel de la rue Cujas, une rue sinistre, qui, Dieu seul sait pourquoi, s’évertue à monter vers la Sorbonne. Il y logeait la nuit. Le jour, il habitait les cafés, surtout le café de Cluny, en face des ruines romaines, qui comme tant de ruines, sont encore plus laides que la laideur vivante. Mais il nous avait donné rendez-vous rue Cujas, où sans doute il était retourné changer de vêtement pour nous faire honneur.
- Je descends, répondit-il au garçon qui nous annonçait . Dîtes-leur de se promener devant l’hôtel en m’attendant.

Nous voilà donc marchant de long en large sous sa fenêtre. Il y apparaît tout à coup et il nous crie : « J’arrive ! » Il est en chemise, tel don Quichotte dans la montagne. Cinq minutes plus tard, il se montre de nouveau, un soulier à la main
- « Je ne trouve pas l’autre ! »
Et une troisième fois, son chapeau sur la tête : « Je cherche mon chapeau !
- Mais vous l’avez !
- Ah !… quelle vieille bête je fais !
« Dans sa joie, il manque de se jeter par la fenêtre, se rattrape, descends par l’escalier, et nous voilà partis vers un restaurant , place Médicis.


Il portait, je me rappelle, un petit chapeau rond, une cravate La Vallière autour d’un col serré, mais pas boutonné. Il n’avait d’ailleurs pas plus de boutons à ses manchettes ; et il n’en restait que quelques-uns à ses vêtements ; mais on y voyait des taches, des trous de mites, une foule de choses vivantes et sympathiques. A la main, une bague d’argent, ornée de petites pierres vertes. Un nez bourgeonneux, des yeux gourmands, une petite barbe carrée de propriétaire content, l’ensemble bizarre et comique : je le voyais sur la piste, se prenant le pied dans le tapis.

A peine fûmes-nous à table, qu’Arbellot lui remit discrètement une enveloppe. Il l’ouvrit devant le garçon en disant : « Qu’est-ce que cela peut-être ? » trouva le chèque, et s’exclama :
- Cela, par exemple !
Il n’en revenait pas.
Il nous demanda la permission de le mettre devant son verre afin de ne pas le quitter des yeux, et il dit : « J’ai envie de garder mon chapeau pour le saluer tout le temps ! »

Puis il commença un soliloque comme en ont les timides quand, une fois lancés, ils n’osent s’arrêter.
- Dix mille balles à toucher ! Etes-vous sûrs qu’ils vont me les donner ? Je me méfie des banques… Je ne saurai jamais entrer là-dedans. Ah ! si on touchait cela dans un café ! Enfin… c’est une banque de Paris; Je ne bouge plus de Paris. Il y a cinquante ans que je n’ai pas bougé. En 1875, j’ai passé l’été en Bretagne : cela valait encore la peine. J’avais une pension de trois francs cinquante par jour. Trois repas copieux et un lit de plumes. L’hôtelier m’a dit : « Si vous restez jusqu’en novembre, je vous mets à deux francs soixante-quinze. » Je suis resté jusqu’en janvier pour voir s’il ne descendrait pas à cinquante centimes ; mais il a eu peur de m’humilier. A l’époque, si j’avais eu votre chèque, je pouvais rester là-bas… deux mille cinq cents jours, vous imaginez cela ? C’est bouleversant !


Et comme il rêvait, nous lui demandâmes le vin qu’il désirait boire.
- Je vais vous dire, répondit-il, je n’aime pas les vins qu’aiment les sommeliers. Ils aiment les vins avec qui on prend des précautions. Pas moi. Je les empoigne et je les fais disparaître. Seconde mise en bouteille. La vraie. Celle qui chez le poète crée le mouvement poétique avec la rime au bout. Donnez-moi un vin qui me fasse partir et rimer !
- Parfait, dit Arbellot, qui lui choisit un merveilleux Châteauneuf-du-Pape.
Ponchon fut enchanté.
Il tenait son verre, admirait son chèque, parlait tout le temps.
- Dix mille ! C’est fantastique, ce que cela représente aujourd’hui encore de possibilités de paresse ! Or, la paresse, c’est le tout de la vie. Ne rien faire, but suprême. Il faut être bête comme les temps modernes et les démocraties pour croire ou faire semblant (car ce sont des manigances d’exploiteurs du peuple) pour croire que la dignité de l’homme est dans le travail. Sa punition, oui, pas sa dignité. Le travail gâte tout. On nous a créé des besoins, mais les êtres vivants n’ont besoin de presque rien. Voyez les Arabes, les amoureux, les chats. Il ne faut pas nous en raconter. On nous prend pour plus bêtes que nous sommes ! Je n’ai jamais rien voulu faire, et continuerai, grâce à ce chèque qui représente des semaines et des semaines où je ne vais plus penser qu’à moi… et à Dieu.



Arbellot sourit :
- Et ça nous vaudra un nouveau chef d’œuvre.
Là Ponchon se rembrunit ; puis il hocha la tête ; puis il eut vraiment une moue dégoûtée.
- Je ne sais pas, grogna-t-il, quel plaisir vous pouvez trouver à dire des choses pareilles ! Ai-je l’air idiot ? J’ai peut-être l’air ivrogne, tout le monde le dit. Mais pas idiot. Alors comment pouvez-vous croire que je vais me laisser chatouiller par des compliments ?
Il devint rouge ; et ce n’était pas l’effet du Châteauneuf ; le Châteauneuf rend heureux ; il souffrait ; il nous en voulait ; il était agressif.
- Je sais ce que j’ai fait de ma vie, continua-t’il d’une voix extrêmement fâchée. J’ai écrit quelques blagues. Il y en a d’ailleurs deux ou trois de bonnes? Mais ce ne sont que des blagues.
Il prit son chèque en mains :
- Et c’est fou, quand j’y pense, de m’apporter cela pour ce que j’ai fait ! Dix mille balles ! Je devrais vous le rendre… Il est vrai que je n’arriverai peut-être pas à les toucher.
- Mais pourquoi cette idée ? Dit Arbellot. C’est la seconde fois que vous l’exprimez. Il n’y a rien de plus facile que de toucher un chèque.
- Pour vous, dit Ponchon, mais moi, ils vont me demander mon livret militaire et mon matricule.
- Oh ! Mon cher maître…
- Je sais ce que je dis ! Reprit-il, furieux. L’autre matin, j’ai trouvé un porte-monnaie devant le lycée Saint-Louis. Je l’ai remis à un agent. Il m’a demandé mon numéro de matricule et mon livret militaire ! J’ai crié : « Je ne suis pas un voleur, figurez-vous. » J’ai remis l’objet sur le trottoir, et je me suis assis à la terrasse du café le plus proche pour avaler un verre de Vouvray : je n’en pouvais plus ! Je lui faisais signe de loin : « A votre santé, imbécile ! »


Le chèque tremblait dans sa main.
- Ce n’est pas ordinaire ce qui m’arrive. Dix mille balles ! D’habitude, on paye un travail. Moi, je vous répète, je n’ai jamais travaillé. La poésie ne donne aucun mal. Surtout la mienne. Je l’ai apportée en naissant. Elle sort toute seule. Il ne faut pas me faire croire des choses qui ne sont pas.
Et il nous menaçait, il montrait les dents ! Si bien que nous nous mîmes à rire. Ce qui lui fit du bien. Il se détendit. Puis il dégusta son Châteuneuf-du -Pape, et, regardant encore les cinq chiffres inscrits sur le papier miraculeux :
- Dire, conclut-il, que pour faire une somme pareille il n’y a presque que des zéros !

…..Ponchon vivait dans les fumées du vin, un vin qui lui coulait dans le sang. Il semblait né du mariage du soleil et de la terre. Il était de race humaine.





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