9 juil. 2008

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FOURRURES
(CONTE BULGARE)
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Or, une chatte, étant restée
Veuve avec deux ou trois chatons,
Un beau jour, toute contristée,
Leur tint ce propos : « Mes fistons,


« Vous voilà devenus des hommes,
- C’est une façon de parler, -
Le Seigneur, bêtes que nous sommes,
Nous garde de leur ressembler !

« Vous voilà grands, voulais-je dire,
Et forts, et je lis dans vos yeux
Que l’aventure vous attire,
Et que vous rêvez d’autres cieux.

« Partez donc, si c’est votre envie,
Je ne veux pas vous retenir.
Vous saurez trouver votre vie.
Pour moi, je n’ai plus qu’à mourir.


« Voyez, je n’en mène pas large,
Je suis vieille, et je n’en puis plus ;
Je ne dois pas vous être à charge.
Surtout, pas de pleurs superflus…

« C’est là le cruel destin nôtre,
De voir nos petits, tôt ou tard,
Nous échapper l’un après l’autre !
Pauvres mères ! Ingrats moutards !

« Eh bien, que le ciel vous protège !
Allez en paix, mes chers enfants.
Hélas ! Jamais vous reverrai-je ?…
A ce penser mon cœur se fend. »

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* ...*

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« Maman, ne te fais pas de bile,
Dirent ces petits scélérats,
Nous te reviendrons, sois tranquille,
Et puis, quand tu pleurnicheras ?…

« Ainsi, que tu l’as dit toi-même,
Nous ne sommes plus des chatons.
Ce nous est un jeu de carême
De tracasser des pelotons.

« Ton grenier ne peut nous suffire,
Et nous voulons voir du pays
A seule fin de nous instruire.
Parait qu’il en est d’inouïs,

Où l’on trouve des héritières,
Riches comme tout, notamment,
Qui pullulent sur les gouttières…
Que dis-tu de cela maman ?

« Ne seras-tu pas bien heureuse,
Quand tu reverras tes fistons,
Chacun avec son amoureuse
Et ses beaux rejetons ?


« Enfin, si le Destin nous leurre,
Si tu ne noue revois ici,
Ne t’en prends qu’au Maître de l’heure,
Et ne te mets pas en souci.

« Car, en de superbes vitrines,
Nous nous retrouverons, parbleu,
Chez le marchand de… zibelines,
Si ce n’est point de renard bleu ! »
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RAOUL PONCHON
Le Journal
24 fév. 1913


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