2 juin 2008

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Naufrage de " la Bourgogne "
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" A cette effroyable perte de vies humaines s'ajoute une perte infiniment regrettable pour l'art. Un tableau de Jules Dupré a été englouti avec les passagers de la Bourgogne. "
(Gazettes du jour)


Ah ! mon Dieu ! ces six cents victimes
Sans compter ce Jules Dupré !
O mer ! tu commets bien des crimes !

Par un brouillard immodéré
- Ah, mon Dieu ! ces six cents victimes ! -
Cette Bourgogne a chaviré.

Quand les brouillards sont maritimes
Rien à faire - je vous dirai. -
O mer ! tu commets bien de crimes !

Les passagers et le Dupré
- Oh ! mon Dieu ! les pauvres victimes -
Ont disparu, bon gré mal gré.

Ils sont morts, en des pantomimes
Effroyables, m’a-t-on narré.
- O mer ! tu commets bien des crimes ! -

C’était des vaches dans un pré,
- Ce Dupré. Les pauvres victimes ! -
Sous le ciel le plus azuré.

Les passagers étaient infimes ;
Les vaches d’un dessin serré.
O mer ! tu commets bien des crimes !

Et puis il fallait voir le pré !
Ah ! mon Dieu ! les pauvres victimes !
Il y avait là des curés.



Les uns avaient leurs légitimes
(Je ne parle pas des curés).
O mer ! tu commets bien des crimes !

D’autres n’étaient pas mariés.
Ah ! mon Dieu ! les pauvres victimes !
Et surtout ce pré de Dupré !

Ils sont morts malgré leurs escrimes
Pour se sauver sur le beaupré.
O mer ! tu commets bien des crimes !

Il avait un mètre carré.
Ah ! mon Dieu ! les pauvres victimes !
PETIT le trouvait à son gré.

Après tout, ces pauvres victimes,
On peut les remplacer, pas vrai ?
O mer ! tu commets bien des crimes !

Le guin en est plus qu’assuré.
Ah ! mon Dieu ! ces pauvres victimes !
Mais le Seigneur a mesuré


Les Dupré. Ils sont rarissimes,
Selon Petit, expert juré.
O mer ! tu commets bien des crimes !

Miserere, miserere,
Ah ! mon Dieu ! les pauvres victimes !
Que d’art a tout jamais sombré !

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Ainsi, pendant des ans, tu trimes,
Tu fais un chef-d’œuvre avéré.
O mer ! tu commets bien des crimes !


Tu lui mets un cadre doré.
Ah ! mon Dieu ! les pauvres victimes !
Il part sur le flot exécré,

Et le voilà dans les abîmes
Parmi les poissons effarés !
O mer ! tu commets bien des crimes !

Ainsi, plus jamais ne verrai
Ni vous non plus, pauvres victimes,
Ce merveilleux Jules Dupré.

En voilà perdus des centimes !
Des victimes !… dont ce Dupré.
O mer ! tu commets bien des crimes !



RAOUL PONCHON
Le Courrier Français
17 juil. 1898
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