23 déc. 2007

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TRAVAIL DE NUIT
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M. Godard, député, demande une loi interdisant aux boulangers de travailler la nuit.
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Cette proposition part,
Certes, d’une bonne âme.
Nous n’en doutons pas, ô Godard !
Et chacun le proclame.

Et donc, parce qu’il fait la nuit
Le pain qu’il pourrait faire
Le jour, le geindre se détruit…
Possible, mon compère.

Mais nous autres, Parisiens,
Ne voulons rien entendre,
N’étant du jour stoïciens.
Il nous faut du pain tendre.

Oh ! nous n’aurions à nos repas
Qu’une rassise croûte,
Que cela ne nous mettrait pas
L’estomac en déroute ;

Mais ces geindres en question
Ne sont pas - tu plaisantes -
La seule corporation
Qui soit intéressante ;

Et tu pourrais trouver ailleurs,
Pendant la nuit obscure,
D’aussi douloureux travailleurs
Et dont tu n’as point cure.

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* ...*

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Je pense à tous ces maraîchers,
Éminemment nocturnes.
Pendant que nous sommes couchés
Bien au chaud, dans nos turnes

Qu’on rencontre par tous les temps,
Les neiges et les brumes,
Aussi bien hiver que printemps,
Charriant leurs légumes…

Car Paris, à peine éveillé,
Sent crier ses entrailles
Et veut être ravitaillé
De fraîches victuailles.

Ils quittent le lointain faubourg
Aux heures idéales,
Pour arriver au point du jour
Sur le carreau des Halles.

Et les balayeurs, les boueux…
La nuit, sous les étoiles !…
Ils balaient fort peu, si tu veux,
Mais ils ont froid aux moelles.

Eh bien, et ces bons bernatiers
- Pour peu qu’on en médite, -
Godart, sont-ce là des métiers ?
Qu’est-ce que vous en dîtes ?

Il en faut pourtant. Hélas ! oui.
Et tu ne t ‘en dépites.
Et ce qu’ils ramassent la nuit,
Ça n’est pas des pépites !…

Dirai-je nos vaillants sergeots,
Tour à tour noctambules,
Qui, tout en fumant leurs mégots,
Nous gardent des crapules ?…


Et ceux-là des chemins de fer ?
Ne sont-ils pas à plaindre,
En leur existence d’enfer,
Tout autant que les geindres ?


Que prennent-ils, les nuits d’hiver,
Sur leurs locomotives,
Tout en traînant les Anglais vers
De soleilleuses rives ?…

Sans aller si loin, tenez, nos
Braves typos encore,
Pour nous fabriquer des journaux,
Se couchent à l’aurore…


Et je leur tire mon chapeau.
Quand je pense, ô délire !
Qu’un d’eux veilla pour le topo
Que vous venez de lire !


RAOUL PONCHON

Le Journal
05 avril 1909

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