5 mars 2010

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L'ABSINTHE DU MORT
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A Madagascar, il est usage de continuer à nourrir les défunts au-delà de la trépas.
A celui qui a été ivrogne sa veuve considère comme un devoir de lui apporter sa boisson favorite…
« lectures de femmes »
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Ah ! ma pauvre carcasse,
Par cette chaleur-ci,
Que n’es-tu madécasse,
Tu serais moins d’ici !
Tout ce que l’on me narre
De ce peuple barbare
M’estomire et m’effare,
Me rafraîchit aussi.


J’ai toujours dit en somme,
Que ce Madagascar
Avait l’air d’un brave homme
D’endroit, un vrai lascar,
Un asile champêtre
Où j’eusse voulu naître.
Du confort, du bien être
Un véritable instar.

Dieu ! que la France est vaine
Auprès de ces pays !
Ah ! je comprends sans peine
Qu’on les ait envahis.
Les mœurs et les usages
Y sont cent fois plus sages
Que chez nous, Blancs-visages
Qu’ils nomment les ouis-ouis.

 
Là-bas, le mariage
Me parait, tout d’abord,
Offrir un avantage
Que je prise en mon fort ;
Car la loi sévit, telle
Que ma femme fidèle,
Si je meurs avant elle,
Doit me nourrir encor !


Bien mieux : si la biture
Est mon léger défaut,
Ma seconde nature,
Elle doit, il le faut
Devant qu’elle sévisse
Mettre tout son office
A respecter mon vice
Par-delà le tombeau.

Ici, c’est un calvaire.
Pour un verre de trop,
La femme vocifère,
Glapit comme un blaireau ;
Elle peste, elle rogne,
Vous traite de carogne,
D’enfant de la Pologne
Et de fleur de bistro.

Tandis, là-bas, macache !
Que si je suis nanti
D’une épouse malgache
Loin d’en être investi,
Je puis boire, sans phrase,
Et sans qu’elle me rase,
Voire encor - quelle occase -
Lorsque je suis parti.


Je suis donc mort. Ma veuve,
En place - Dieu merci -
De pleurer comme un fleuve,
Ce dont je n’ai souci -
Songe, d’après la clause,
Qu’il faut qu’elle m’arrose
Mais de tout autre chose
Que de pleurs. C’est ainsi

Qu’à l’heure où le jour tombe,
Elle vient, jeune hébé,
Déposer sur ma tombe
Mon vieux Pernod frappé ;
Et je me crois encore
Assise, humble pécore
Que le néant décore,
A l’ombre d’un café.

RAOUL PONCHON
Le Journal
18 juillet 1904

1 commentaire:

Robi a dit…

Je savais bien que ce Ponchon était éternel mais ignorais qu'il buvait encore. bien votre référence à ce livre de Généchaud tout teinté d'humour comme cette gazette merveilleuse.