12 oct. 2007

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RUE DANTE
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L'autre jour, dans ta rue, ô Dante !
Je vis un fort rassemblement,
Comme on en voit très rarement,
Cette rue étant peu passante.
Etait-ce un crime, un accident ?...
Las ! on ne va plus les comptant.
Que faisaient donc ces gens en masse ?
Ils étaient là, qui s'entassaient
Sur un trottoir et jacassaient
Tournés vers l'immeuble d'en face.
Et, dans cet immeuble, au second,
Allait, venait, sur son balcon,
Arrosoir en main, un brave homme,
Modeste - on eût dit - agronome,
Arrosant, à défaut de choux,
Ses fusains et ses caoutchoucs,
Ses aspidistras, des plus piètres,
Ainsi que ses aralias
Et autres gingobilobas...

C'était là tout. Pourtant, des êtres
S'extasiaient sous ses fenêtres,
Comme s'ils se trouvaient devant
Quelque spectacle captivant,
Anormal, extraordinaire.

Je pris à part une commère,
Et lui dis : " Madame, pardon...
Qu'est-ce que l'on regarde donc ?
Que se passe-t-il ? quel mystère ?...
- Vous ne voyez pas ? - Si. Je vois,
Je vois un vieillard, l'air matois,
Fort bien conservé, frais et rose,
Qui tout tranquillement, arrose
Son petit jardin suspendu...
Cela n'a rien d'inattendu. "

La commère, aussitôt, me toise,
Comme si j'étais de Pontoise.
" Ah ! fit-elle. Ca se voit bien,
Vous n'êtes pas Parisien. "
En même temps, elle m'explique
Que j'ai devant moi l'ancien
Président de la République.



" Tiens ! dis-je, étonné de mon mieux.
Et qu'a-t-il de si curieux ?
Un Président de la République
Est éminemment symbolique.
Mon Dieu... tant qu'il reste au pouvoir,
On a grand plaisir à le voir,
Je vous l'accorde, bien qu'encore
Aucun faste ne le décore.
J'admettrais que l'on s'exaltât
Sur l'actuel chef de l'Etat,
Qui mène si bien son quadrige ;
Mais, du jour où monsieur Loubet
A résigné son galoubet,
En même temps que son prestige,
Entre les mains de celui-ci,
Je n'eus de Loubet nul souci.
Plus tard, je lui referai fête,
S'il reprend " du poil de la bête ".
En attendant, il n'est plus rien
(Comme moi) qu'un bon citoyen.
C'est même ça qui vous explique
La beauté de la République. "

Et, là-dessus, je suis parti,
Au moment que ma bonne femme,
En me lançant des yeux de flamme,
M'allait faire un mauvais parti.



RAOUL PONCHON
le Journal
11 mars 1912



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