8 oct. 2007

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AMOUREUSE
du
SHAH de PERSE
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Le nouveau shah de Perse
se propose de venir, dès cette année, en France.
"Journal de Téhéran."


L'autre jour, Agnès, ma fillette,
Qui de l'innocence parfaite
Tient évidemment le record,
Vint me dire, à peine éveillée,
Et d'une voix comme endeuillée :
- " Papa, le petit Shah est mort. "

A ces mots, tout mon sang se fige,
Se figea, plutôt... - " Et quoi ! fis-je
Notre magnifique angora ! "
- " Non - dit-elle - en pleurant à verse,
Je te parle de Shah de Perse,
Du Shah des Shah, et coetera... " -
*

- " A la bonne heure ! je respire.
Je redoutais un malheur pire.
Mais alors, mon enfant, dis-moi :
Qu'est-ce que cela peut te faire ?
Le Shah est mort. La belle affaire ?
Je ne comprends pas ton émoi. " -

- " Ah ! c'est que je le vois encore,
Comme un splendide météore,
Eclairer nos cieux incléments ;
C'est qu'un vrai roi pour moi, n'existe
Que s'il est un peu fantaisiste,
Et constellé de diamants.

Il avait des yeux de gazelle,
Un sourire de demoiselle...
Enfin, il me semblait en lui
Voir, à travers mes rêveries,
Un de ces princes de féerie
Des mille nuits et une nuit... " -


- " Allons donc. Laisse-moi tranquille.
Ton charmant prince était sénile.
Ses diamants, quoi ?... du chichi !
Songe que pour soigner sa bile,
Chaque année, à Contrexeville
Il prenait les eaux de Vichy !

" Compte qu'il avait trois cents femmes.
Tu vois ça d'ici, trois cents femmes !
Et je lui fait tort d'un zéro,
Peut-être. Et moi, ton pauvre père,
Je n'en ai pas même une paire.
J'ai ta mère, et c'est déjà trop.

" Quand ils ont un pareil ménage,
Les rois sont tous vieux avant l'âge.
Ils ne peuvent que rabougrir.
Et puis, quoi qu'en ait le vulgaire -
Les rois, aujourd'hui, ne sont guère
Que des bruits que l'on fait courir.

" Il est donc mort, ton Shah de Perse,
C'est tant pis. Que son Dieu le berce
Au sein de ses jardins privés !
Ne m'en tabuste plus la tête.
Pleurer pour un Shah c'est trop bête.
Un de perdu, deux de trouvés.

" Ainsi, moi qui te parle, écoute :
J'en ai déjà vu, somme toute,
Deux pour le moins. Et pour demain,
On nous en annonce un troisième,
Espère donc. Peut-être même
Qu'il te demandera la main.




RAOUL PONCHON
le Journal
28 janvier 1907








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