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Dîner de Faveur
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A Jules Roques
Les directeurs, les artistes,
Secrétaires, courriéristes,
– Ils sont comme ça bezef –
Ceux des concerts, des théâtres,
Des boîtes les plus folâtres,
Et des cirques…enfin, bref,
Toute la gent théâtrale,
Pour être couleur locale,
Qu’elle s’offre un gueuleton
Ou mange à son ordinaire
Chez elle, ne mange guère
Que des poulets en carton…
Voilà, dans mon innocence.
Ce que depuis ma naissance
Je tenais pour avéré.
Ah ! mon Dieu ! que j’étais poire,
Je la vis manger et boire
Pas plus tard qu’hier. Ben, vrai !
Ils étaient vingt-cinq ou trente
Qui briffaient comme quarante
Au restaurant Julien,
Et je jure sur mon âme
Qu’ils avaient dans leur programme
De ne se priver de rien.

Tudieu, les belles fourchettes !
Messeigneurs ! quelles cachettes
Que ces vaillants estomacs !
Pendant trois heures de suite,
Narguant gastrites et cuite,
Ils ne débridèrent pas.
Mais de leur menu que dire !
Ils parcoururent la lyre
Des plus ineffables mets
Que Julien fit éclore,
Et j’en subodore encore
Les mystérieux fumets.
J’ai vu coup sur coup, sans trêve,
Tels que l’on n’en voit qu’en rêve,
Des poissons et des pâtés
Dans les gosiers disparaître,
Comme si par la fenêtre
Ils vous les eussent jetés.
Je les vis encore tordre
Qui se succédaient dans l’ordre
Des gigots, des dindonneaux
Aussi larges que des fesses
De moines, de sœurs professes
Et des lièvres aux pruneaux.
Puis, les primeurs, les plus rares
Et les entremets bizarres,
Les fromages et les fruits
Et mille délicatesses
Terminèrent ces prouesses,
Comblèrent enfin ces puits !

Ai-je dit que trente esclaves
Etaient préposés aux caves
Et que mes heureux cochons
Sablaient le Mumm cordon rouge
Qui n’est pas vin de Montrouge,
Ainsi que le Clos-Ponchon.
Un homme fort sympathique
Présidait à cet antique
Lucullus – mais, tout d’abord
Il me parut, sans réplique
Un président platonique
Voire un président consort ;
Le président véritable
Etant un artiste aimable
Et d’un talent accompli,
Qui répond, quand on l’appelle,
Au nom gracieux comme elle,
De Mariette Sully.

Ce m’est distraction chère
Que de faire bonne chère,
Le derrière en un fauteuil ;
Mais alors je vois les anges,
Si je peux, lorsque je mange
Encore me rincer l’œil.
Si, Roques, en homme sage,
Vous adoptez cet usage,
Votre dîner de faveur
Présidé par une femme
Deviendra, je le proclame,
Dîner des mille faveurs.
RAOUL PONCHON
le Courrier Français
4 nov. 1900
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