13 oct. 2008

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L'ILE AUX RICHES
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Il est une île par le monde
Où tant de confortable abonde
Que c'en est vraiment dégoûtant.
Elle est, cette île chimérique,
Sise non loin de l'Amérique,
Ce pays des orangs-outangs.

Ses habitants sont des compères
Qui, toujours heureux et prospères,
Dans les pétroles et les lards
Ont fait, comme l'on dit, leur beurre
Et qui jouissent à cette heure
D'un nombre absurde de dollars.

C'est... Vanderbilt le magnifique...
Mackay, la caisse apoplectique...
Gould dont le nom signifie Or ;
C'est ce cher Rockfeller encore
Dit le Coffre-fort-qui-s'ignore...
C'est l'âpre Cushing... c'est Astor !...

Loin de ces richards que l'or crêve
Se chiffrant au delà du rêve
Si l'on n'en dit que la moitié,
Il parait que Rothschild lui-même
N'est qu'un détestable bohème
Dont la misère fait pitié.


Donc, en cette île fortunée,
Pendant quelque mois de l'année,
Tous ces nababs et ces Crésus
Se retirent loin de l'Affaire...
Je veux dire loin des affaires,
Des mines d'or, des omnibus.

Ils habitent des palais rares
Qui ne sont qu'onyx et carrares,
Et réunissent à ce point
Les derniers cris du confortable
Que tu leur foutrais pour étable...
Rambouillet, ils n'en voudraient point.


Et qu'y font-ils de leurs journées ?
Les distractions sont bornées,
Voire même en ce métier-là,
Et sur cette terre promise.
Que voulez-vous que je vous dise ?...
Ils mènent un grand tralala...

Ils y virent et tournevirent,
Pour avoir tout ce qu'ils désirent
Leur suffit d'un geste - dit-on :
Si même il leur prend fantaisie
De faire de la poésie,
Ils n'ont qu'à tourner un bouton.

Ils dorment, ils boivent, ils mangent...
Se grattent où ça leur démange,
Que diable vous faut-il de plus ?
Ils fument d'énormes cigares,
Probable, sans vous crier gare,
Et chantent en choeur lanturlu.

Et pour ce qui est de la chose ?...
Non. Point de femmes, et pour cause.
Ils n'y pensent pas seulement.
Car puisqu'ils viennent dans leur île
Justement pour être tranquilles
Ca ne serait pas le moment.

Leur exil point ne les empêche
De recevoir mainte dépêche
De temps en temps, qui parle d'or,
Qui leur apprend que leur fortune,
Pendant qu'ils bayaient à la lune
Vient de fructifier encor.


Certains d'entre eux se réunissent ;
Ca n'est pas qu'ils s'en réjouissent,
C'est pour jouer au pick-pocker ;
Et comme le seul but, je pense
De ces messieurs est la dépense,
Celui qui perd est le vainqueur.

Il en est d'autres plus moroses,
Inaccessibles à ces proses.
Assis à l'ombre d'un bouleau,
Ils plongent de leurs mains distraites
Dans un sac rempli de pépettes
Et font des ricochets sur l'eau...


RAOUL PONCHON
le Journal
30 janv. 1899


1 commentaire:

robert de luys a dit…

c'est magnifique monsieur Ponchon,
et vous parlez d'autre chose que de la dive bouteile. vous êtes méconnu et vraiment actuel...