25 sept. 2007

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LE DOCTEUR GRENIER
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Un jour Grenier passait. Cinq cent mille personne
Et même moins, pour la plupart soldats et bonnes,
Le suivaient en criant : Allah !

Allah est grand et le docteur est son prophète !
Et lui ne daignait pas même tourner la tête ;
Il ignorait qu’ils fussent là.

Où va-t’il comme ça ? Faire sa promenade ?
Au Corps Législatif soigner quelques malades ?
Demandaient bonnes et troupiers.
Va-t’il à Bougival en passant par Vincennes ?
Non, le docteur allait dans les eaux de la Seine
Simplement se laver les pieds.

Car sa religion n’admet pas les pieds sales ;
Ca n’est que d’un pied pure qu’on entre dans les salles
Du mahométan paradis.
Alors vous pensez si ces soldats et ces bonnes,
Ces cinq cent mille et plus badaudes personnes
Demeurèrent cois, interdits,


Quand ils virent Grenier retirer ses chaussettes,
Comme s’il était seul, à l’abri des mazettes,
Puis entrer dans l’eau, souriant,
En ressortir bientôt d’une démarche lente,
Et murmurer des mots de prière excellente,
En se tournant vers l’Orient.

Tout à coup, tandis qu’il remontait sur la berge,
Voici qu’un galapiat, sorte de rat d’auberge,
Haut en tout comme un pissenlit,
S’écarta de la foule, approcha de notre homme
Et de cette voix neutre où chante le rogomme,
Lui dit : « Tu n’es qu’un chienlit.


« Espèce de faux Turc et de marchand de dattes,
Ca n’est pas un carnaval, tu t’es trompé de date.
Tu ne lis donc pas les papiers ?
Hé ! lave-toi cochon, si tu en as envie,
Mais enfin tu ne peux, dis-moi, passer ta vie
A nous faire sentir tes pieds !

« Député, toi ? Ben vrai ; tu nous la bailles belle ;
Une araignée habite au cœur de ta cervelle
Ou, si tu veux, un hanneton.
Pontarlier, m’est avis, ça n’est pas à la Chambre
Qu’il eût dû t’envoyer, ô Grenier, comme membre,
Mais bien plutôt à Charenton. »


Or le bon musulman l’écouta sans rien dire.
Il eût pu, n’est-ce-pas, couper ce triste sire
Depuis le haut jusques en bas
Avec son yatagan ; d’un seul coup de sa botte
Lui mettre, tout au moins, le derrière en compote…
Eh bien non, il ne le fit pas.

Mais au bout d’un instant : « Ami, tu as sans doute
Raison, et, par Allah ! qui tous deux nous écoute
J’ai fort admiré ton couplet.
En échange, un conseil : Je vois que tu t’enrhumes
A tant crier parmi ces brouillards et ces brumes :
Prends des Pastilles Poncelet. »



RAOUL PONCHON
le Courrier Français
07 02 1897
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