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21 sept. 2007

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L’ OIE
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Rien n’est meilleur qu’une oie…
Si ce n’est deux oies.
(Sagesse des nations.)
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Noël ! Noël ! Noël à l’oie !
Il faut en ce jour solennel,
Enfants, verser des pleurs de joie,
Et glorifier l’Eternel

Qui, dans sa clémence infinie,
Nous laissa vivre jusqu’ici,
Et pour nous tenir compagnie
Fit la volaille que voici !
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Dieu ! Qu’elle bedonne avec grâce
Dedans son mordoré pourpoint :
Elle me paraît jeune et grasse,
De chair congrue et cuite à point.

Mais quoi donc sort d’entre ses cuisses ?...
Ce sont des marrons, ah ! merci !
Gros comme des étrons de Suisses,
Si j’ose m’exprimer ainsi.



Et cette odeur qu’on voudrait mordre !...
J’allais faire un très long discours,
Quand notre hôte y mettant bon ordre
Par ces mots en rompit le cours :

« Ca, voyons que je la dépèce,
Je m’en tire assez bien, dit-on ;
Cré non ! la vache, elle est épaisse !
Je m’en vais avoir du coton. »

Et voilà que cet homme habile,
J’en prends tous les dieux à témoin,
Détailla sur ce volatile
Cent aiguillettes pour le moins.

Remarquez qu’il en eût fait mille
Sans aucun effort, aussi vrai
Que je m’appelle Paul-Emile
Ou si vous aimez mieux André.

Changeant de méthode, notre hôte
Ensuite désarticula
L’oie entière, sans une faute ;
Fit vingt morceaux et dit : « Voilà !

« Et maintenant pas de faiblesse ;
Mangez, mes petits éléphants ;
Il ne faut pas que l’on en laisse,
Je suis chez moi, je le défends. »





N’est-ce point ça de l’éloquence ?
On ne saurait s’exprimer mieux.
Nous nous mîmes, en conséquence,
A briffer, pareils à des dieux !

Sans phrase, sans parole vaine,
Dans un recueillement profond,
Et nous remplissant la bedaine,
En gens qui savent ce qu’ils font.

Oui, voilà qui fait notre éloge :
Dieu des repas, tu n’entendis
Pendant trois quarts d’heure d’horloge
Que bourdonner nos appétits.

Tout à coup rompant le silence
L’un dit : ça n’est pas bien mauvais,
Cependant j’affirme et je pense
Qu’il y manque quelques navets.




O détestable rabat-joie,
Criai-je, fiche-nous la paix ;
Puisqu’elle est aux marrons, cette oie,
Pourquoi la vouloir aux navets ?

« Parce qu’elle serait meilleure
Aux navets, reprit ce maudit. »
« Elle est pour moi supérieure
Aux marrons. Canaille ! Bandit ! »

« Ah ! ah ! tu la trouve meilleure
Aux marrons ? Tiens, attrape ça.
Lors il me mit un œil au beurre
Noir, et du coup me terrassa.




Nous roulâmes tous deux à terre ;
Il était fou, moi possédé ;
Et tel est notre caractère
Qu’aucun de nous deux n’eût cédé.

Tous se levèrent, et notre hôte
Disait : il faut les museler.
Nous lui brisâmes une côte :
De quoi venait-il se mêler ?

La lutte devint meurtrière :
Deux camps encore qu’indistincts
Se formèrent, donnant carrière
A leurs sanguinaires instincts.

Alors ce fut épouvantable :
Parmi de confuses clameurs
On n’entendit plus sous la table
Que ces cris : Au feu ! Je me meurs !



On eût dit un lot de vipères
Se nouant et se dénouant ;
Ou des enfants cherchant leurs pères
Dans quelque bordel de Rouen.

Il faut dire que notre hôtesse
Dominant le charivari
Gueulait comme un chantre à la messe :
On assassine mon mari !

O bataille énorme, homérique !
Combat digne des anciens preux !
D’un côté le camp marronique
De l’autre, le camp navéteux !

Sans compter que la cuisinière
Etant un peu du bâtiment,
Foutait des gnons, elle, pas fière,
Sur nous tous indifféremment…

Cependant cette lutte corse
Au bout d’une heure s’apaisa ;
Nous étions tous à bout de force,
A cause de l’influenza.

Or, après ce struggle-for-life,
Nous comptâmes plus d’un blessé,
Mais nous reprîmes notre briffe
Comme si rien s’était passé.





« L’oie est tout aussi bonne froide,
Déclara notre amphitryon,
Puis il ajouta d’un ton roide :
Sachez encor, fleurs de couyon,

« Ceci, qu’une oie est, d’ordinaire,
Toujours meilleure à ce qu’elle est ;
Jamais elle ne dégénère,
Retenez bien ça, s’il vous plaît ;

« Qu’elle soit aux navets, aux truffes…
Qu’est-ce que ça fout, nom d’un chien !
Et je pense, espèces de muffes,
Qu’elle peut même n’être à rien. »

Ce petit discours parut sage
Et calma les plus mécontents.
Notre appétit reprit sa rage,
Si bien qu’au bout de peu de temps



Il ne resta qu’une carcasse ;
Les marrons touchant à leur fin.
Parbleu ! que je dis, c’est cocasse,
Il me semble encore avoir faim…

Aussi moi, dit mon adversaire.
Bien, dis-je, nous partagerons :
A moi la carcasse, compère,
Par exemple, à toi les marrons !

A ces mots dits pour lui déplaire,
Il voulut encore me rosser,
Mais notre hôte fort en colère :
« Vous n’allez pas recommencer,

Dit-il, le diable vous emporte !
Mangez tranquilles ou sinon
Je vais aller chercher main forte,
Tas d’échappés de cabanon…

« D’ailleurs, il est tard, je vous chasse,
Afin de vous mettre d’accord ;
Pour les marrons et la carcasse,
Je saurai bien leur faire un sort. »



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C’est ainsi, sans autre anicroche,
Que se termina ce festin
Mémorable dont rien n’approche,
Vers les une heure du matin.

Nous prîmes congé de notre hôte
Gentiment, nous promettant bien
De nous voir l’an prochain, sans faute :
Adieu. Bonsoir. Et puis plus rien…

Plus rien…si. Par intermittence,
Un imperceptible ronron
Troubla quelque temps le silence…
Marron…navet…navet…marron.

Puis je rentrai, tout à la joie.
Le plus doux des plaisirs permis
N’est-il pas de manger une oie,
Un jour de Noël, entre amis ?

Raoul Ponchon
le Courrier français
29 déc. 1889
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NOEL
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Or la Vierge Marie
Et Joseph son époux
Sont arrivés chez nous
D’Egypte leur patrie.
Les voilà dans Paris
Combien las et meurtris !

Vont à l’hôtellerie :
Sommes de pauvres gens
Sans logis, sans argent,
Mais, Monsieur, je vous prie,
Logez-nous, par pitié,
Par humaine amitié !

- Hors d’ici, misérables,
Répond cet inhumain,
Couchez sur le chemin,
Allez à tous les diables ;
Ceux qui n’ont pas le sou,
Pour moi sont des filous.

Vont sonner ru’Lafitte
Chez un nommé Rothschild,
Un marchand richissime
Qui, tous les jours profite,
Et qui possède encor
Des tas d’argent en or.


- Accorde-nous de grâce
Un petit logement
Pour la nuit seulement,
Une petite place
N’importe où, dans un coin,
Sur des bottes de foin.

- Chez moi, je le déclare,
Il n’y a pas de coin.
Et pour quant à mon foin,
Dit cet homme barbare,
Il est pour mon besoin ;
Allez crever plus loin.

Vont chez un autre riche
Et ce riche leur dit :
- Que voulez-vous, bandits ?
Les pauvres ? Je m’en fiche !
Un second leur dit : bran,
Et un troisième autant.

Vont à la Présidence
Ou notre roi Zimir
Fait son petit dormir,
Encore qu’il ne danse.
A peine ont-ils sonné
Que l’on leur rit au nez :

- En voilà des artistes !
Vous nous avez tout l’air
D’être des chiens d’enfer
Sinon des anarchistes.
Allons, fichez le camp,
Ou l’on vous fout dedans !

S’en vont à l’Assistance
Qui, comme on le sait bien,
Jamais n’assiste rien.
Lui disent : - Assistance
Veuillez nous assister
Si c’est votre métier.

Leur répond l’Assistance :
- Avez-vous des papiers ?
Non ? Eh bien, pauvres pieds,
Sans papiers ni finance,
Faut aller vous coucher,
Faut en aller chercher.

- Hélas, ma chère femme,
Dit le brave Joseph
En secouant le chef,
On est donc des sans-âmes,
Des sans-cœur aujourd’hui ?
Il faut croire que oui.

S’en vont hors de la ville
Et rencontrent bientôt
Un petit cafouillis,
Une masure vile,
Par un pâtre habité
L’hiver comme l’été.

Cet homme charitable
Dès qu’il les aperçoit
Leur dit : « Je vous reçois,
Entrez dans mon étable.
Nous y logeons tous trois,
Mon bœuf, mon âne et moi.

Mon Dieu, j’ai peu de chose
A vous offrir, hélas !
Que vous paraissez las !
Dites-moi donc la cause.
Mais chaussez-vous d’abord,
Il fait si froid dehors !



La Vierge maternelle
Alors dans ce taudis
Tout à coup resplendit
Du Dieu qui est en elle,
Ainsi fait le cristal
Plein du jus automnal.

Ce fut bien autre chose
Lorsque ce petit dieu
Tout à trac, au milieu
De l’étable, et tout rose,
Vint à s’épanouir
Et se mit à vagir ;

Et que le bœuf et l’âne,
Joseph et le berger
Jusqu’à s’égosiller
A qui mieux mieux hosannent :
Gloire à Dieu dans le ciel,
Noël, Noël, Noël !



Raoul Ponchon
1894




26 déc. 2008

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NOËL
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Voici la brume de Noël,
C’est Noël dans la brume,
Là-bas, tout doucement au ciel
Une étoile s’allume.


Elle s’allume et resplendit
Dans la nuit comme un phare
Et petit à petit grandit
Et puis, elle s’effare ;

Là voilà qui marche à présent.
Où court-elle si vite
Et par quel ordre tout puissant…
Cette étoile insolite ?…

Quand elle a gagné le Zénith
Elle reste immobile,
Et plane sur un petit nid
Et de chaume et d’argile.


C’est une étable dans un champ
Dans laquelle piaille
L’enfant Jésus sur un méchant
Et rude lit de paille.

La Vierge est là, Joseph aussi,
Tandis que s’égosillent
Un brave bœuf, un âne exquis,
Complétant la famille.

Tout à coup l’âne dit au bœuf :
« Comment, mon vieux roi Charles,
Tu parles ? En voilà du neuf !
Et le bœuf dit : « Tu parles ! ».

* ...*

Mais voici de tous côtés
Des quatre coins du monde,
Sans jamais s’être concertés,
Arrivent à la ronde


Des gens de toutes nations
Avertis par l’oracle,
Couvrir de bénédictions
Cet enfant de miracle.

Ce sont des Hébreux, des Chinois
Des Français et des Russes,
Des Espagnols, des Iroquois,
Des Zoulous, des Borusses,


Des Turcs, des Japonais, des Beurs,
Des Niams-Niams et des Kurdes
Des Botocudos, ces amours,
Et d’autres, plus absurdes…

Tous ces délégués tour à tour
Pénètrent dans l’étable,
Acclamant de grande
clamours
Cet enfant adorable.

Chacun lui fait de beaux présents
Que tout d’abord il casse,
Souriant à ces braves gens
En qui fleurit la Grâce.

En cet instant voilà-t-il pas
Un Anglais qui s’amène ;
Il voudrait voir le petit gars
Comme une espèce humaine.

Tous les autres, vous pensez bien,
Le jettent à la porte,
Lui disant : « Va-t-en d’où tu viens ;
Que le diable t’emporte ! »


Mais l’enfant a tout entendu,
Il parle et lui dit : « Puisque
Auprès de moi tu t’es rendu,
Tu ne cours aucun risque ;

« Tu tombes bien, car aujourd’hui
L’heure pour tous est bonne. »
En même temps il fit sur lui
Le geste qui pardonne.


RAOUL PONCHON
le Courrier français
23 déc. 1900
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25 déc. 2008

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NOËL
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Allons, bergers, dépêchez-vous,
Laissez là vos ouailles.
Dans la nuit de Noël les loups
Sont doux comme volailles.

Allons, Martin et toi Lison…
Voyons, viens-tu, Flipote.
Hardi, Talebot ! Quoi, Suzon,
Vas-tu faire la sotte.

C’est vrai qu’il fait bien froid dehors.
Que veux-tu que j’y fasse ?
Songe que tu vas voir d’abord
Notre Dieu face à face.

* ...*


Le voici le petit Naulet.
Il est quasiment rose
Comme un petit cochon de lait
Et frais comme une rose.

La maman n’est pas mal non plus.
Une dame des villes,
Sans doute. Quant au vieux barbu
Il a l’air bien habile.

Pardine, père Talebot
Qui lit dans les grimoires,
Conte quelque chose de beau
A cet enfant de gloire.

Un bœuf est là, un âne aussi…
En voilà bien d’une autre !
Ne parlent-ils pas tout ainsi
Que feraient des apôtres ?…



Et l’âne avec la voix qu’il a
Proclame le Messie.
Et le bœuf chante alléluia
Avecque frénésie.

L’un fait meuh ! et l’autre hi ! han !
Ce qui, bien tu supposes,
Dans le langages d’Orient
Veut dire bien des choses !

L’un fait hi ! Han ! et l’autre : meuh !
Qui veut dire, je pense,
Nous faisons tout ce que nous peut,
Si l’on n’est pas des princes.

Mais, me trompé-je ? ou si j’entends
Le petit Nau qui parle
Parlant non pas comme un enfant,
Mais comme le roi Charles ?


Il dit de sa plus douce voix :
« Bonjour, messieurs et bêtes.
Mais je bne vois pas les trois Rois.
Ils manquent à la fête.

« Jadis, à cette époque-ci
Ils quittaient leur empire
Pour m’apporter jusques ici
L’or, l’encens et la myrrhe.

« Qu’est-ce qu’ils sont devenus
Ces somptueux monarques ?
Sont-ils morts ? Ou ne suis-je plus
Pour eux quelque un de marque ?


« - Sire, ils ne vous connaissent plus,
Leur orgueil est extrême.
S’ils ne sont pas ici venus,
C’est que dans l’instant même,

« Ceux qui ne sont pas occupés
A se faire la guerre,
Sont ailleurs en train de souper
Avecque des moukères. »

* ...*

Pendant ce temps, branlant le chef,
Le bœuf faisait ripaille
Avec la barbe de Joseph
Qu’il croyait de la paille.


RAOUL PONCHON
le Courrier français
29 déc. 1901

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24 déc. 2020

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NUIT DE NOEL


« Une légende populaire,
Déjà plusieurs fois séculaire,
Veut que, dans la nuit de Noël,
Les pauvres bêtes, sous le ciel,
Aient l’usage de la parole…
Quelle imagination folle !
»
Se disait, hier, le patron
D’un pitoyable aliboron
Et d’un vieux cheval de misère.
« Vraiment, la légende exagère.
Enfin, puisque c’est aujourd’hui
Que tombe cette illustre nuit,
Je veux (encor que j’en aie honte)
Par moi-même m’en rendre compte.
Je serais assez curieux
D’entendre causer ces messieurs. »


Il se rend donc dans l’écurie
Où loge sa cavalerie.
Or, voici que le premier coup
De minuit tinte à son coucou,
Et son âne parle ! O merveille !
Il n’en peut croire ses oreilles !



Il parle, étant le plus savant.
Et le cheval va l’approuvant :
« Je te disais donc, camarade,
Qu’aujourd’hui j’en ai pris pour mon grade.
Notre singe, ce vieux balourd,
A tapé sur moi comme un sourd.
Et pourquoi ? je te le demande ?
Je fais tout ce qu’il me commande,
Et demain ce sera ton tour
De fatigue, de hart labour,
Et pour quelle maigre pitance !
Las ! Mon pauvre ami, quand je pense
Que j’ai lu, quelque part, ces mots :
« Soyons bons pour les animaux ! »
Cela fut dit par un brave homme.
Mais un brave homme, c’est tout comme
Une simple variété
De cette sotte espèce humaine,
Un être rare, un phénomène.
Ces vilains hommes, dès que nés,
Furent aussitôt condamnés
Pour leur détestable grabuge.
Si le Seigneur fit le déluge,
Est-ce pour nos péchés à nous ?
Que non pas. Il nous aime tous.



Et s’il a dit au patriarche
Noé : « Prends les bêtes dans l’arche,
Il avait, je crois, sa raison.
Je l’affirme moi, vieux grison.
Et, sans me déclarer sublime,
Autant que tout homme, il m’estime.
En outre, Dieu me fit ce don
De pouvoir manger du chardon.
Enfin, l’âne, mon grand ancêtre,
Savait quelque chose, peut-être…
Puisqu’il était, ce m’a-t-on dit,
Un des Seigneurs du paradis.
Pourquoi notre sort est-il pire
Aujourd’hui ? Je vais te le dire… »


Mais voici que le coq chanta,
Et, du coup, l’âne s’arrêta.


Du moins le crut ainsi notre homme,
Qui pensait avoir fait un somme.
« Qu’est-ce qu’il m’est donc arrivé ?
Se dit-il. N’ai-je pas rêvé
D’avoir ouï parler mon âne ?… »



Et c’était vrai. C’est lui, profane,
Lui, dont l’esprit s’obnubilait,
Car son âne encore parlait…
Pour tout dire, c’est nous, les hommes,
Pauvres idiots que nous sommes,
Qui, par une faveur du ciel,
Pendant cette nuit de Noël,
Comprenons la langue des bêtes,
Tout en étant à leurs requêtes
Immédiatement sourds.
Les bêtes ont parlé toujours.


RAOUL PONCHON

Le Journal
25 décembre 1911




27 déc. 2007

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NOËL
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Or, le vieux bonhomme Noël,
Oncle de tous les mômes,
Tout à l’heure descend du ciel
A l’heure des fantômes.

Il met un bonnet d’astrakan,
Sa chaude houppelande
Car il fait froid chez nous plus qu’en
Le ciel - il appréhende.

Il cache aussi sa gueule sous
Sa barbe des dimanches.
Enfin, il remplit de joujoux
Ses poches et ses manches.

Voilà qu’il descend à Paris.
C’est par là qu’il commence
Toujours. Chez lui, c’est parti pris,
Dieu protège la France.


Il pénètre sous chaque toit,
Et par la cheminée.
Peu, d’ailleurs, lui chaut qu’elle soit
Plus ou moins ramonée.

A lui seul il vaut des milliers
De parrains, de marraines,
Car dans tous les petits souliers
Il fait choir des étrennes.


Là, c’est en habit de satin
D’admirables poupées
Qui seront dès demain matin,
Je l’espère éclopées.

Ici, c’est des bonbons de choix
Et des polichinelles,
Soldats de plomb, chevaux en bois
Et mille bagatelles…

Des fois il fronce le sourcil,
Car il a vu des verges…
« - Des verges, dit-il, - qu’est ceci ?…
Ah ! mon Dieu, sainte Vierge !

« Est-ce que vraiment des mamans
Aujourd’hui vont se mettre
A battre mes petits enfants ?
Je ne puis le permettre… »

Là-dessus il jette au brasier
Ces verges détestables
Et bourre d’autant le soulier
De ces enfants… coupables.

Et quand le bonhomme Noël
A fini sa tournée
Sur terre, il regagne le ciel
L’âme rassérénée.


On se demande maintenant
Si, malgré tout son zèle,
Il n’oublia pas Quelque enfant
Parmi la kyrielle.

Oh ! Que si, mais que voulez-vous ?
Il n’est lui que l’esclave
D’un dieu cruel, d’un dieu jaloux
Que d’aucuns disent brave.

Il faut hélas ! pauvre de nous !
Qu’il y ait sur la terre
De petits enfants sans joujoux.
Et pourquoi ça ? Mystère !

Ah ! des joujous vous voudriez,
Pauvre race damnée .
Ayez donc d’abord des souliers,
Voire, une cheminée.



RAOUL PONCHON
Le Courrier Français



21 sept. 2007

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Souvenir de Noël


Vous rappelez-vous, l’autre année
Vous mîtes dans la cheminée
Vos petits souliers à Noël
Disant d’un air si naturel :
On ne peut pas savoir, peut-êtres,
Un bon ange viendra-t’il mettres,
Cette nuit, sans me réveiller,
Quelque cadeau dans mon soulier.
Sur cette espérance bouffonne,
Vous vous endormîtes, mignonne,
Et je vis, dans votre sommeil,
A celui des enfants pareil,
Courir plus d’un frisson de joie
Sur la délicieuse soie
De votre visage adoré :
Vous faisiez un rêve doré.
Et moi, pour combler votre attente,
Et pour que vous fussiez contente,
Je me levai pendant la nuit
Et j’allais déposer sans bruit,
Dans votre soulier minuscule,
Un rien, un bijou ridicule
Que je vous destinais avant
Qu’il vous vint ce désir d’enfant,
Et j’avais un plaisir étrange
A jouer le rôle d’un ange.


RAOUL PONCHON

la Lune Rousse

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2 déc. 2007

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LES DEUX ECOLES
(CONTE POUR NOËL)
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- Allons, messieurs, tout à la joie !
Un des plus doux plaisir permis
N’est-il pas de longer une oie,
Le jour de Noël, entre amis ?

« La voici ! Dieu, qu’elle a de la grâce,
Dedans son mordoré pourpoint !
Elle me parait jeune et grasse,
De chair congrue et cuite à point ».

Ainsi parlait notre hôte habile
Qui, nous prenant tous à témoins,
Détaillait sur ce volatile
Trente aiguillettes pour le moins.

- Et maintenant, pas de faiblesse !
Mangez hardiment, mes enfants.
Il ne faut pas que l’on en laisse.
Je suis chez moi, je le défends.
.


N’est-ce pas là de l’éloquence ?
On ne saurait s’exprimer mieux.
Nous nous mîmes en conséquence
A l’ouvrage, pareils aux Dieux !

Tout à coup, rompant le silence,
Quelqu’un dit : « Ça n’est pas mauvais
Mais le comble de l’excellence,
Pour moi, c’est une oie aux navets ».


- « O détestable rabat-joie,
Criai-je - fiche-nous la paix !
Puisqu’elle est aux marrons cette oie,
Pourquoi la vouloir aux navets ? »

- « C’est qu’elle y est supérieure,
Selon moi, reprit ce maudit.
- « Du tout. Elle est cent fois meilleure
Aux marrons ». - « Canaille ! » - « Bandit ! »


- « Ah ! ah ! Tu la trouves meilleure
Aux marrons ? Eh bien, en voilà ! »
Lors, il se mit un œil au beurre
Noir et me démantibula.

Tous se levèrent, et notre hôte
Disait : « iIl faut les museler »
Nous lui brisâmes une côte,
De quoi venait-il se mêler ?

La lutte devint meurtrière,
Deux camps, encore qu’indistincts,
Se formèrent, donnant carrière
A de sanguinaires instincts.

Cependant que la cuisinière,
N’osant entrer, pâle d’effroi,
Criait derrière une portière :
- « Messieurs, le souper sera froid ».

*
* ...*



Après ce court « Struggle for life »
Le massacre donc s’arrêtait,
Et nous reprîmes notre briffe,
Comme des crétins qu’on était.

Quand on en fut à la carcasse,
Les marrons touchant à leur fin :
- « Parbleu ! Risquai-je - c’est cocasse,
Il me semble encore avoir faim ».

- « Aussi, moi, » dit mon adversaire.
- « Bien. Alors nous partagerons.
A moi la carcasse, compère,
Si tu veux, à toi, les marrons… »

A ce mot de marrons, le frère
Fit mine de me reboxer,
Mais notre hôte fort en colère :
- « Vous n’allez pas recommencer ?…

« Puis il est tard. Tous je vous chasse.
Allez-vous mettre ailleurs d’accord,
Pour les marrons et la carcasse,
C’est moi qui vais leur faire un sort. »

RAOUL PONCHON
le Journal
26 déc. 1910
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22 déc. 2009

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OBSESSION

Le plus doux des plaisirs permis
N'est-il pas de manger une oie,
Le jour de Noël, entre amis ?
R.P

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A l'époque de Noël,
De Paris à Ventimille,
Il est traditionnel
De manger l'oie en famille.

Usage d'ailleurs charmant,
Qui peut devenir corvée ;
Croyez bien que fréquemment
La chose m'est arrivée.

Et, tout d'abord, tu dirais,
En ce jour de la naissance
Du Sauveur, que tout exprès
Les gens de ta connaissance

Sont dehors non pour muser,
Mais pour guetter une proie,
Pour, à leurs amis, poser,
Si j'ose dire, une oie.

*
* *

" Venez donc à la maison
Demain. Nous aurons une oie,
Te dit l'un. C'est sans façon...
Vous nous ferez une joie !... "

Un autre, sur ton chemin :
" Ah ! c'est le ciel qui t'envoie !
J'allais t'écrire. Demain,
Je te retiens pour une oie... "



" C'est que je suis pris demain ",
Dis-tu. " Qu'à cela ne tienne.
Alors, viens après-demain. "
C'est toujours la même antienne.

Pour une oie ou deux, tu sais,
Ne crois pas en être quitte.
Tiens, qu'est-ce que je disaus ?
Un troisième ami t'invite.

Dis à ce nouveau venu
Que ce serait une aubaine...
Mais que tu es retenu,
Et pour toute la semaine,

Le chameau te répondra,
Inflexible comme un chêne :
" Eh bien, mon vieux, ce sera
Pour la semaine prochaine.

" Je la garderai pour toi,
D'autant qu'elle peut attendre ! "
" L'oie ? Ah ! ooui, si c'est pour moi,
Bien sûr qu'elle peut attendre ! "

Non. Tu devras la manger,
A moins de prendre la fuite
Vers un pays étranger,
Résigne-toi tout de suite.

Et pendant sept ou huit jours,
N'importe chez qui tu ailles,
On te sers l'oie, et toujours,
Et pour toutes victuailles !



Le premier jour, ça n'est rien.
Le deuxième, passe encore.
Le troisième, on voudrait bien
Se trouver à Singapore ;

Le jour quatrième, on brait,
Et le cinquième, on aboie.
On dit, comme qui dirait :
" Ouah ! ouah ! oie ! oie ! oie ! "




RAOUL PONCHON
le Journal
28 déc. 1908




10 oct. 2007

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NOTES DE VOYAGE

Afin d'ignorer la cohue
Qui vous tohue et vous bohue
Aux environs de Noël
Moi parti sous un autre ciel,
Avec un mien ami lequel
Me conduisit d'abord à Bâle.
Pourquoi Bâle, ville très pâle ?
Je ne sais. En chemin de fer
Voilà-t-il pas Sheurer-Kestner ?
Nous le lâchâmes à Mulhouse
Tout comme un simple Bottonglouse
Heureusement. Donc Bâle, Rhein.
Belle église. Musée Holbein.
Suisses nuls. Bergères quelconques.
O Seigneur ne les revoir onques !
Boires et mangers condamnables.
Et des cigares infummables.
Jour de Noël. Minuit. Nuit noire.
Tout fermé, c'est à n'y pas croire.
Pas un litre. Pas un bouillon.
C'est dur, ça, pour un réveillon.
Rentrés à l'hôtel en couyons
Où mon ami, Dieu me pardonne
S'est consolé avec la bonne.
Le lendemain une ballade
Devers le grand-duché de Bade,
A deux pas. Douaniers badois.
Ces cochons vouloir-t'y pas prendre
Mes cigares avec leurs doigts.
Leur ai dit merde en bon françois :
Il ne s'agit que de s'entendre.


Lâché Bâle à deux crans pour
Aller rigoler à Strasbourg ?
Strasbourg. Que dire de Strasbourg ,
Sinon ce qu'en dit la chanson :
" Straspurg est un 'ponn' carnissonn'... "
Macach' trafail, bezef portionn'... "
Une très belle cathédrale,
C'est l'opinion générale.
Allemandes infanteries.
De très surfaites brasseries :
Piton, Luxhof et Schneider,
Beaucoup de Wagner, de Muller.
Bière passable. Sexe guère.
" A la guerre comme à la guerre, "
Dit mon ami, Dieu me pardonne !
Qui s'éprit encor d'une bonne.
Quitté Strasbourg. Metz ! ô douleur !
D'incessantes infanteries
Allemandes. Versé un pleur
Sur les revers de ma patrie.
Après un voyage énergique
Passé tout de suite en Belgique.



Bruxelle est un peu plus chrétien.
Les Belges n'y riment à rien
Mais chez eux l'on mange très bien.
On boit de même. Ca me va.
Je viendrais finir mes jours là.
Par exemple, l'on me vanta
Leurs cigares qui sont très beaux,
Mais autant fumer des copeaux.
Le sexe m'y semble un peu lourd.
Mais mon ami, féru d'amour,
Me tint un différent discours.
Je l'ai surpris, Dieu me pardonne !
Encor dans les bras de la bonne,
Dans l'host où tous deux descendus.
S'il continue, il est perdu...


RAOUL PONCHON
le Courrier Français
02 janv. 1898




26 déc. 2007

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NOËL
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Le môme Jésus vient de naître !
Criez cela par la fenêtre ;
Faîtes-en part à vos amis
Comme aussi à vos ennemis.
Le môme Jésus vient de naître.

Il va redresser les bossus
Et rendre les pauvres cossus,
Les muets sourds, les sourds aveugles.
Jà le bœuf en brait, l’âne en beugle.
Il va redresser les bossus.

Déjà l’on voit mille vinasses
S’agiter au sein des wallaces.
Ah ! que c’est beau ! ah ! que c’est beau !
Tout le long, le long des ruisseaux
Déjà l’on voit mille vinasses.

Tout le monde est soûl, quel tableau !
C’est à vous dégoûter de l’eau.
Voici que les peuples sont frères !
On ne parle plus de l’Affaire,
Tout le monde est soûl, quel tableau !


Dire qu’il suffit que ce gosse
Qui sort à peine de sa cosse,
Pour que tout soit remis au point,
O poudre de Perlimpinpoint !
Dire qu’il suffit de ce gosse !

On se mourait, on s’en allait
En eau de boudin, de navet ;
On disait à cette Angleterre :
Fous-moi ton pied dans le derrière.
On se mourait, on s’en allait.

On ne voyait plus mon Delorme
Aller au café : signe énorme !
Moi-même on m’y voyait fort peu.
Avait-il dégonflé son… pneu ?
On ne voyait plus mon Delorme.

La caisse du Courrier français,
D’habitude grasse à l’excès,
Était morte, était de l’histoire…
N’intéressait que la mémoire
La caisse du Courrier français.


On était lâche, on était vache,
On nous menait à la cravache.
Il fallait payer, ô Aspol !
Des prix fous in verre d’alcool,
On était lâche, on était vache…

Mais voici le petit Naulet
Qui vient chanter son couplet…
Et le vin coule des fontaines ;
Le Courrier a les poches pleines,
Car voici le petit Naulet.

Toutes misères sont finies.
Nos névroses, neurasthénies,
Où sont-elles ? Teuf, teuf, teuf, teuf…
Parties jusques à l’an neuf.
Toutes misères sont finies.


Pour le quart d’heure pas de pet !
Les peuples nous foutent la paix.
On paye à peine, ô vierge enceinte !
Douze sous un verre d’absinthe.
Pour le quart d’heure plus de pet.

Delorme par Hermann-Paul
/
Ce soir, je pense voir Delorme
Dans un café, selon la norme.
Ça m’étonnerait bien, d’ailleurs
S’il ne me payait du… meilleur.
Ce soir, je compte voir Delorme.


Il est né, le petit Jésus
Qui vient redresser les bossus.
Grâce à lui nous voilà plus riches
Que tous ces messieurs de Rotschisches.
Il est né, le petit Jésus.



RAOUL PONCHON
Le Courrier Français