30 janv. 2015




Enfin, voici l’Hiver

 

Enfin, voici l'hiver admirable et charmant ;
Avec ça nous avons un bon gouvernement,
- Parait-il - car pour moi, j'aime autant vous le dire,
Ce détail n'a jamais préoccupé ma lyre.
Enfin, voici l'hiver titubant et tremblant
Et plus blanc mille fois que n'est un merle blanc,
Quelle joie ! O saison frileuse de décembre ;
Joseph, donnez-moi vite une robe de chambre.
On ne va plus suer aux portes des cafés.
En se noyant avec des breuvages frappés
On ira s'enfumer au fond des brasseries,
Boire, bien entendu, mêmes saloperies ;
Mais tout ce que l'on boit dans un intérieur
Parait, à mon avis, bien autrement meilleur.
En été, voyez-vous, quand vous boiriez la Loire
Vous avez toujours soif, et vous auriez beau boire,
Le terrible soleil pompe votre cerveau
Et tout parait en somme aussi fade que l'eau ;
Si vous buvez de la bière comme un boruss,
C'est comme si vous chantiez pour le roi de Prusse ;
Vous n'êtes bon à rien : vous suez, voilà tout,
Comme je vous le disais si bien tout à l'heure.
Si j'étais seulement un peu millionneure
Au lieu du chaud été, coiffé d'un casque vert
Je pourrais me créer un hermineux hiver.
Et pendant que les gens coulent sur le bitume,
Ramassé comme un chat dans un fauteuil de plume
Boire tout à mon aise, avec quelques amis
Et cette rude soif que le ciel m'a permis.

Chimères ! il me faut accepter telles quelles
Les saisons avec les facheux contre-temps qu'elles
Comportent. Ah ! la vie est de maux un tissu
Et celui qui l'a fait n'en a jamais rien su ;
Ou, sans doute il l'eût fait d'une meilleure sorte ;
Enfin, quoi qu'il en soit, que le diable l'emporte.

Voici venir l'hiver, l'hiver délicieux
Et le cruel soleil ne chauffe plus nos cieux.
En été, l'on ne peut manger, non plus que boire
Et c'est bien là le plus embêtant de l'histoire.
Tout ce que vous mangez est plus lourd que le plomb :
La viande la plus tendre et le joli pain blond.
Il faudrait pour bien faire absorber de l'espace,
Mâcher l'aube, l'aurore, ou bien le vent qui passe,
Des fruits mystérieux aux pulpes d'air tramé
Et mûris simplement par la lune de mai.
Quant à dormir, madame, allez, c'est impossible :
Il serait plus aisé de refaire la Bible ;
Votre corps délicat, et que je crois fort beau,
N'aurait pour se couvrir que l'ombre d'un drapeau.
Vous n'en dormiriez pas, madame, davantage,
Sans compter que la femme a bien plus d'avantage
L'hiver, surtout aux yeux attentifs de l'amant.
Mon Dieu, je ne dis pas cela pour moi, vraiment !
A mon âge, l'on est un amoureux fort piètre :
Quand on prend rendez-vous, on n'est pas sûr d'y être.

C'est surtout à Paris que l'été suffocant
Est lugubre, aussi bien, chacun fiche le camp,
On ne rencontre plus dans la cité paillarde
Que quelques naturels de Brive-la-Gaillarde,
Quelques dents de cheval de la perfide Albion
Et des instituteurs pilotés par un pion ;
Mais, comme il est certain que ces vieilles gravures
Ne vont pas à Paris pour y voir des figures,
Mais bien pour visiter l'illustre Panthéon
Et le tube où l'on voit en haut Napoléon,
Il leur importe peu de rencontrer des zèbres :

Evanouissez-vous, ô visions funèbres.
Voici venir l'hiver délicat et charmant,
Le décor va changer, madame, en un moment,
Vous avez faim, j'ai soif, et cet autre digère
Comme il faut. L'on entend moins de langues étrangères ;
Les Anglais chevalins sont déjà loin d'ici,
Et les provinciaux sont partis, Dieu merci !
Partout sur les trottoirs trempés comme Gribouille,
Ca va, ça vient, ça vire, et ça bouge, et ça grouille ;
Car les Parisiens sont de drôles de corps ;
Plus il fait mauvais temps, et plus ils sont dehors.
C'est que l'hiver, pardine, est la bonne saison
Et les Parisiens l'aiment avec raison.
Dès quatre heures Paris s'étoile de lumières ;
Les colonnes Morisse annoncent des premières
Partout, où vous pouvez, messieurs, na pas aller
Si vous aimez ailleurs aller vous trimbaler ;
Ce ne sont que festins, ce ne sont qu'astragales,
Et divertissements chers au prince de Galles ;

Promenades au Bois, à deux, dans des coupés,
Jambes en l'air (pardon) à la fin des soupers.
Partout des bals, partout des banquers et des fêtes
Avec des sous-préfets, avec des sous-préfêtes.
Dîners officiels avec musique et gaz
Et des fleurs - "trop de fleurs" - comme disait Calchas.
Et ces derniers salons où l'on cause, où l'on flirte,
Où l'écrivain du jour à celui d'hier se heurte.
Je passe, à coup sûr, mainte autre distraction
Dont trop grande serait l'énumération :
Five o clock, cotillon, que sais-je ? Comédies
De paravent que jouent d'anciennes rouchies,
Réceptions, sermons de pères Monsabrés,
Cirques pour gens du monde, et bals masqués, parés,
Enfin tous ces plaisirs que ramène Décembre.
- Ah ! j'allais oublier les musiques de chambre. -
La voilà, la foilà, la saison des galas,
Des gagas, des tla-tlas,laritlas, tralalas.
Ah ça ! me direz-vous : ces plaisirs sont les vôtres ?
Moi ? pas du tout, messieurs, j'aime ça pour les autres ;

Ne m'interrompez pas : il parait que Sadi,
Le poète persan qui nous préside, a dit
Qu'il voulait dans ces murs où Wilson hier encore
Décorait, - décoreras-tu, - je te décore,
Donner des fêtes à tout casser, à l'instar
De César, Balthazar ou Nabopolassar ;
Et chacun sait fort bien qu'on entre à l'Elysée
Comme chez soi, par la porte ou par la croisée,
Car sous la République on est toujours chez soi.
C'est même ce qui fait que je préfère un roi ;
N'importe, puisque nous sommes en République
J'en suis, tout comme un autre un sujet platonique.
 

Bref, l'hiver a cela de bon, mes chers amis,
Qu'après trois mois durant de plaisirs impermis,
Un matin, au travers vos carreaux blancs de givre
Vous voyez le ciel pur et les lilas revivre.
 
 
RAOUL PONCHON
le Courrier Français
11 déc. 1887

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1 commentaire:

John Lisandre a dit…

Ponchon revient pour mon plus grand plaisir . Délicieux, subtil , malin, amoureux du verbe , beau à souhait. un champion du verbe populaire nous apprenant son siècle car il est malgré lui historien à sa façon . un délice