2 avr. 2009

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CHRYSANTHEMEGALOMANIE
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Est-il bien nécessaire,
- Me demandait Delorme -
Qu’une fleur soit énorme
Pour avoir de quoi plaire ?

Il me parlait ainsi
Au dernier rendez-vous
Des chrysanthèmes fous
Exposés ces jours-ci.

Et je lui dis : « Delorme,
Il n’est pas nécessaire,
Pour avoir de quoi plaire,
Qu’une fleur soit énorme.


Et, tenez… bien qu’encor
Ces chrysanthèmes-ci
Nous étalent ici
Et leur pourpre et leur or ;

Bien qu’ils soient homériques,
Prodigieux, féeriques,
Superlatifs, lyriques
Et fantasmagoriques,


Tout ce que vous voudrez…
Pourquoi resté-je froid,
L’avuerai-je… à l’endroit
De ces exaspérés ?…

C’est que les chrysanthèmes
Semblent de la réclame ;
Ne me vont pas à l’âme ;
C’est qu’ils sont froids eux-mêmes.

Ils ont l’air de poser ;
Ils sont chiques, truqués,
Compliqués et toqués.
Autant me dégoiser

De la littérature.
Ce n’est pas de la sorte
Oh ! non - que se comporte
Cette vieille Nature.

Quand elle veut des fleurs
Géantes, en effet,
Elle-même les fait,
Et règle les couleurs.


Pourquoi par des tortures
Changer leur habitude,
Les mettre en servitude
En des carcères dures ?

Agrandir leur format,
Leurs nuances, leur port,
Qui ne son pas d’accord
Avecque nos climats ?


Aimez les chrysanthèmes
Spontanés de la France
Sans plus d’exubérance
Laissez-les être eux-mêmes.

Et pourquoi pas des lys
Hydropiques, crétins ?
Des myosotis atteints
D’éléphantiasis ?…

Il n’est rien d’aussi bête,
O jardiniers moroses
Que de vouloir des roses
Grosses comme ma tête…


C’est aussi scandaleux
Que porter vos soins vers
Les camélias verts
Ou les dahlias bleus.


Ainsi donc, ô Delorme,
Une fleur, pour nous plaire,
Sans être poitrinaire,
Ne doit pas être énorme,

Mais, telle je la veux,
Qu’une femme d’abord
La puisse sans effort
Mettre dans ses cheveux.

RAOUL PONCHON
Le Courrier Français
novembre 1903

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