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Lettre à ma cousine.
Tu voudrais savoir, ma chère cousine,
Quoi je pense des courses de taureaux ?
S’il faut les laisser à notre Voisine
Comme étant un jeu fait pour des bourreaux ?
Sache donc que c’est un noble spectacle
Digne d’occuper les plus fiers cerveaux ;
Que ses détracteurs ne sont qu’un cénacle
Presque uniquement composé de veaux :
Ils ont entrepris cette ingrate tâche
D’en montrer l’horreur et la lâcheté ?
Est-ce qu’en Espagne on peut être lâche ?
C’est aussi par trop bête, en vérité .
Ce jeu magnifique est, ma chère amie,
Propre à maintenir dans l’humanité,
En dépit des sots, de la prud’hommie
L’amour du courage et de la beauté.
Laisse donc ces veaux, cousine, et m’écoute :
Je te vais tracer un méchant dessin
De ce jeu royal, et s’il te dégoûte,
Ne m’appelle plus jamais ton cousin.

*
* *
PRESENTATION DES QUADRILLES
Au premier signal que l’écho répète
Voici tout d’abord poindre un cavalier
Tout éblouissant, et c’est la trompette,
Qu’un deuxième suit, c’est le timbalier.
Puis sur des chevaux ardents à combattre
Merveilleusement caparaçonnés
Viennent - tel au temps de Philippe Quatre -
Quatre alguazils noirs de velours ornés.
Douze autres, à pied, aux mêmes costumes
Suivent. Qu’ont-ils donc de toutes couleurs
A leur chapeau ? Des pompons et des plumes :
Tiens ! moi qui croyais que c’étaient des fleurs.
C’est venir ensuite en un lourd carrosse
Traîné magnifiquement, Dieu merci !
Et que l’or illustre et relève en bosse
Deux cavaliers en place : les voici.
Jadis les seigneurs affrontaient l’arène.
La tradition qu’on respecte ici
De ces chevaliers du roi, de la reine
Veut sans doute qu’ils soient conduits ainsi.
On mène à la main leurs chevaux superbes
Dont les pieds à peine appuient sur le sol
Comme s’ils craignaient de froisser des herbes ;
Et leur tête est fine et large leur col.
Ce qui vient après, ma « tendre Imogine »,
Semble exprès fait pour le plaisir des yeux ;
Comment te le dire ? Invente, imagine
Tout ce que tu crois de plus précieux…
C'est le défilé joyeux des quadrilles,
En tête, marchant les fins matadors
Vêtus de satins et de passequilles,
De dessins brochés et d'argents et d'ors !
Ils sont tellement cousus de lumière
-Tel un champ de fleurs au soleil d'été -
Qu'ils font devant eux baisser la paupière,
Que tout parait sombre et veule à côté.
Voici sur leurs pas, rutilant de même
Les chulos et les banderillos.
Ceux-là n'ont pas eu en cet honneur suprême
De tuer, en plein cirque, des taureaux.

Et les picadors, armés d'une lance,
Les mollets gantés de fer et de cuir.
Quand sur eux, cousine, un taureau s'élance
Ils ne savent pas ce que c'est que fuir.
Qu'est-ce maintenant ces grenouilles vertes ?
Oh ! pardon... ce sont, de vert habillés
Des valets de pied et des plus alertes
Qui donnent leurs soins à ces cavaliers.
Puis des muletiers avecque leurs mules
Qui devront cueillir tout animal mort ;
Enfin des bouviers aux fonctions nulles,
Ou qu'on ne saisit pas bien tout d'abord,
C'est tout. Le cortège un instant s'arrête,
Salue et s'en va. Seul un alguazil
Vient au président des jeux qui lui jette
Ceinte de rubans la clé du toril.
Lorsqu'a disparu cette cavalcade
Banderillos, chulos, tioreros
Quittent leurs jolis manteaux de parade
Et dorénavant sont tout aux taureaux.
La foule se tait. La femme elle-même
Par enchantement ferme son crachoir.
Et le silence est tellement extrême
Que l'on entendrait voler un mouchoir.
COURSE

La trompette sonne. Et bientôt s'échappe
De l'obscur toril, farouche, inouï,
Un bel animal. Le jour qui le frappe
Le rend inquiet et comme ébloui.
Il semble surpris par cette fanfare,
Tandis que ses yeux s'habituent à voir.
Il fouille le sol, hésite, s'effare :
Quelque chose au loin vient de se mouvoir.
Il donne dessus, cornes flamboyantes ;
Qu'est-ce donc qu'il va transpercer ainsi ?
Les chulos, peut-être ? aux capes voyantes
Qu'ils font chatoyer sous son nez, quasi.
Que non pas. Ils ont sauté la barrière
Avec les jarrets les plus compétents
Comme s'ils avaient le diable au derrière,
Les voilà sauvés. Fichtre ! il était temps.
Alors le premier candidat en place
Va droit au taureau, hardi, triomphant ;
Pour toute arme, il n'a qu'un dard très bonasse
Et que manierait un petit enfant.
Avec ce léger bois il le harcèle,
Le rend furieux et le circonvient
De plus en plus, vif comme une étincelle,
La bête, à son tour , l'attaque et le tient
Déjà, quand il sent au creux de l'épaule
Le prompt javelot qui se casse en deux.
- Auprès de ce jeu, pêcher sous un saule
Est un passe-temps bien moins hasardeux? -
L'animal bondit sous cette éraflure
Comme s'il voulait secouer un bât ;
Pourtant il reprend bientôt son allure
Et livre vingt fois le même combat.

Pour le picador c'est une autre affaire :
Droit sur l'étrier, et la lance au poing,
Lorsque le taureau se rue, en colère,
Il le voit venir et ne bronche point ;
Il le cloue au sol d'un fer bénévole,
Quand ça n'est pas lui-même, povero !
Qui décrit en l'air une parabole ;
Tiens, que te disais-je ? ... Ah ! bravo, taureau !
Accourant alors, les vertes grenouilles
Le rassoient en selle et fichent le camp.
- Il faut ici-bas que tu te débrouilles,
A dit le Seigneur, je ne sais plus quand. -
La lutte reprend, et l'homme ou la bête
En est tour à tour victime ou héros...
Quand pour d'autres jeux sonne la trompette :
Nous allons voir les banderillos.
Banderilles sont javelots fragiles
Ornés de papiers de toute couleur
Que clouent au taureau ces gaillards agiles,
Quand celui-ci fond sur eux, en fureur.
Et cela n'est pas une mince affaire
Que d'en planter deux d'une seule fois,
Surtout, vois-tu bien, si l'on considère
Qu'ils n'ont pas le choix entre deux endroits.
Leur corps tout entier passe entre les cornes
Qu'ils évitent par un brusque recul...
- Cet amusement serait des plus mornes
Pour moi, je pourrais dire à peu près nul. -

On entend blâmer pour les moindres fautes ;
Oh ! le bon public n'est pas indulgent ;
Et si le taureau brisait quelques côtes
Il dirait : J'en ai pour ma belle argent.
Donc, interloqué par ces lestes drilles
L'animal s'emballe ou reste ahuri ;
Il a maintenant tant de bandrilles
Que le pauvre bougre en est tout fleuri.
Il est des taureaux qui se montrent très vaches,
Malgré les chulos qui vont l'excitant,
On renvoie alors à ces tristes ganaches :
Il faut à la foule un sang plus ardent.
(En Espagne on suit un autre programme)...
Mais comme le nôtre a fait son devoir,
Passons tout de suite à la fin du drame :
Or, c'est le plus beau qu'il nous reste à voir.
*
* *

Voici : derechef un appel éclate ;
La première épée ou prima spada
Muni d'un lambeau d'étoffe écarlate
Qu'en taurologie on dit muleta,
Fait un grand salut, et, la tête nue,
Va se planter droit devant le taureau.
La foule ivre d'une angoisse inconnue
Crible de regards l'heureux torero.
C'est merveille alors, volupté suprême
De voir ce héros, en combat normal,
Elégant et souple et sûr de soi-même
Lutter de bravoure avec l'animal.
Il joue avec lui, l'irrite, l'obsède ;
Il est sur le point de trinquer cent fois ;
Que si par hasard le taureau lui cède,
" Les banderillas " crient dix mille voix.
Non. Il va toujours vers le chiffon rouge,
Illusoire obstacle et but decevant,
Qui sans cesse est stable et sans cesse bouge
Et s'arrête encor comme auparavant.
Lui, le matador, d'un écart tranquille,
Se livre et s'efface en le même instant,
Et tout ce qu'il fait semble si facile,
Qu'on se dit : bah ! j'en ferais bien autant.
... La fin de la course est maintenant proche.
On vient de sonner un nouvel appel.
L'un des combattants, sauf quelque anicroche,
Doit trouver la mort : ce sera lequel ?
Ils sont tous les deux calmes, face à face,
Ne se quittant pas, les yeux dans les yeux ;
Un léger frisson dans la foule passe,
Et l'enchantement est prodigieux.

L'homme lentement darde son épée
Qui brille un instant dans le soleil clair,
Et... dans l'animal la voilà trempée :
Ca ne dura pas le temps d'un éclair...
Eh bien, non, voilà qui n'est pas de chance,
Pas de taureau mort, ni de torero ?
Eh oui ! c'est qu'ici nous sommes en France ;
Et si l'on n'a pas tué le taureau
On le doit, tu sais - pauvres que nous sommes
A deux quarterons d'êtres anormaux
Dont la mission, sans souci des hommes,
Est de protéger tous les animaux.
Ces gens-là vraiment battent la campagne :
Car ce taureau, puisqu'on le tue après,
Leur société, qu'est-ce qu'elle y gagne ?
La course, elle, y perd ses plus grands attraits.
N'importe. La foule a bien pris la chose
Et contre fortune elle fait bon coeur.
Bien qu'aimant ces jeux à plus forte dose,
Elle veut toujours fêter le (vainqueur).
Je ne prétends pas chanter sur ma lyre
Ses trépignements, ses bravos, ses cris,
Son enthousiasme et son saint délire :
On dirait l'Espagne au sein de Paris.
Si je comparais, ma chère cousine,
Par exemple, un vrai silence de mort
Avec le chambard que fait ma voisine
Je n'y verrais pas le moindre rapport.
Heureux torero ! Les regards des belles
Lui font un manteau de la tête au pied ;
On lui fait cadeau de fleurs et d'ombrelles,
On l'accable, au point de l'estropier,
D'éventails, chapeaux, cigares, réclames !
Et sans s'arrêter en si bon chemin
On voit des maris lui jeter leurs femmes,
Bref tout ce qui leur tombe sous la main.

*
* *
Le taureau n'a pas la mort glorieuse
Qu'en pleine lumière il devait avoir ;
Il meurt d'une mort ignomineuse
Frappé lâchement dans quelque trou noir.
Et puis , qu'en fait-on ? dis-tu. - Des conserves
De mouton, de porc et de veau fumé :
Je te dis cela sous toutes réserves,
Crois-le jusques à plus ample informé.
POST-SCRIPTUM
J'ai bien dû passer quelques épisodes
De la course... bah ! tant pis, vas-y voir ;
Pour tout célébrer il faudrait dix odes,
Je n'ai pas le temps, Cousine, bonsoir.
RAOUL PONCHON
le Courrier Français
29 sept. 1889
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