10 nov. 2011

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le PARESSEUX et le FEIGNANT
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Mon père m'a toujours dit,
En vrai sage de Grèce,
Qu'il était : "Crois-moi, mon petit,
Cultive la paresse.


" Avec l'ardeur que je te sais
Si jamais tu te livres
A de laborieux excès,
Tu n'as pas longtemps à vivre. "

J'ai suivi son conseil du mieux
Que j'ai pu, pardine !
J'ai fait comme Toujours Amieux,
Le marchand de sardines.

Ce fut dur au commencement.
Mettez-vous à ma place.
Quand on a du tempérament,
C'est la pire disgrâce

Que de rester sans travailler.
C'est dire, en quelque sorte
Au fer : tâche de te rouiller ;
A la vie : sois morte.

Pourtant petit à petit, je
Me mis à rien faire.
Et puis je pris goût à ce jeu
De moins en moins sévère.

Aujourd'hui plus mûri, plus fort,
J'ai fait de la paresse
Mon travail favori, mon sport,
Le seul qui m'intéresse.

Je ne suis pas de ces feignants
Pourtant, à domicile,
Indécrottables, répugnants,
Véritables fossiles ;


Le feignant ne se doute point
Des bonheurs que procure
La paresse. il reste en son coin
A faire son ordure.


Il est feignant et voilà tout.
Il l'est sans conscience.
Il se trouve aussi bien partout.
C'est presque une science

Que la paresse. Un paresseux,
A la rigueur, peut être
Actif à ses moments oiseux,
Et vif comme un salpêtre.

De même l'on voit un poltron
Au sein d'une bataille
Frapper comme un vrai bûcheron
Et d'estoc et de taille.

Le feignant est toujours feignant.
Le feignant est un lâche,
Toujours gnan-gnan, toujours geignant,
San espoir ni relâche.


Le paresseux peut quelquefois
Poursuivre un noble rêve.
Il aime les champs et les bois,
Il adore les grèves.

Il est volontiers comme le
Héros d'Eugène Sue
Il jusques à devenir bleu
Travaille, peine et sue


Pendant des mois, pendant des ans,
Pour plus tard, ô sagesse !
Jouir des plaisirs si plaisants
Que donne la paresse.

Je voudrais bien le faire aussi
Mais, malgré mon intrigue,
Rien que pour écrire ceci
Je suis mort de fatigue.




RAOUL PONCHON
le Courrier Français
17 août 1902




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