16 sept. 2007

.
.
.
Le Lion et le Lapin

Ce qu’on appelle, en somme, un bulletin de vote,
C’est un bout de papier où l’homme libre note
Le nom d’un citoyen justement réputé
Pour sa vertu civique et son honnêteté,
Qui devra s’occuper de la chose publique
Et de la politique et de l’économique
Et généralement de toute chose en ique ;
D’un homme au noble cœur et soucieux des lois,
Des intérêts du peuple ainsi que de ses droits,
Et qui travaillera - sais-tu - pour une fois
A la solution du social problème
Dont il n’a pas le temps de s’occuper lui-même ;
Enfin, d’un citoyen représentant pour lui
Ses espoirs de demain, ses besoins d’aujourd’hui.

Ce bulletin qui fait sa force, sa puissance,
Qui porte un nom choisi selon sa conscience,
Cet ordre, auquel on doit la stricte obéissance,
Il va le déposer, tranquille, confiant,
Dans une urne profonde, y met un surveillant
Puis va se promener parce que c’est dimanche.



Le soir, après dîner, se prenant par la manche,
Il se dit : « Va donc voir, puisque tu es debout,
Si tu n’as pas des fois mis à côté du trou
Ton bulletin de vote où, sans feinte hypocrite,
Ta volonté farouche et formelle est écrite. »
Il y va, curieux, mais à peu près certain
Néanmoins de trouver encor son bulletin.
Pas du tout. Voilà bien une chose insensée !
Le gardien est mort, et l’urne défoncée.
Quel est le flic sinistre ou le sombre filou
Qui pendant son absence a fait ainsi joujou
Avec le nom sacré de l’élu de son âme,
Seul capable, à ses yeux, de remplir le programme ?


Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ?
Voilà mon citoyen vaincu, découragé.
Car au lieu de celui qu’il nommait à sa guise,
On lui sert un pantin de nuance indécise,
Un être maupiteux en place d’un rupin ;
Il voulait un lion, on lui pose un lapin.


Non, il n’est pas possible, ô nous tant que nous sommes,
Que nous ayons nommé pour députés ces hommes.




VARIANTE


Aujourd’hui, par ce temps de trouble et de vertige,
Suis-je bien sûr d’avoir
Ma propre opinion en politique, et puis-je
La faire alors savoir ?

Si je pose dans l’urne un bulletin sincère
On va le barboter :
Je me demande donc s’il est bien nécessaire
De me faire voter ?

Voilà, je ne sais plus me prononcer moi-même
Sur le sort que je veux,
Non plus si je suis chauve, ô désespoir extrême !
Ou si j’ai des cheveux ?

Notre gouvernement, l’imbécillité même,
Ressemble à ce papa
Qui disait à son fils demandant de la crème :
« Tiens, voilà du caca. »



R. Ponchon
le Courrier Français
22 janv. 1893

Aucun commentaire: