14 sept. 2007

.
.
.
Les Hommes d’Aujourdhui
Raoul Ponchon
par Paul Verlaine
.

Raoul Ponchon, poète français, est né en 1849, à La Roche-sur-Yon, comme il nous l'apprend lui-même.

Caen a ses tripes; Cologne
Son eau Farina; Bologne
Sa mortadelle, et Lyon
Peut vanter à juste titre
Ce fier éperon au litre
Son saucisson de Lyon;
Si vous désirez connaître
La ville qui m'a vu naître :
C'est toi, La Roche-sur-Yon !

Dans une déjà ancienne biographie de M. Jean Richepin, j'ai, en parlant des premiers compagnons de celui-ci, mentionné sympathiquement Raoul Ponchon. L'auteur de la Chanson des Gueux, innovant en ceci ou plutôt renouvelant une belle habitude des poètes de la Pléiade, avait aux pages de son premier et, à mon sens, meilleur recueil lyrique, mis dans ses vers, à la rime et à la césure en triolets et en sonnets, ballades, villanelles et rondeaux, souvent encadrés d'argot, parfois parmi des détails de vie privée,

Malgré le chocolat trop raffiné du Carme,
J'ai fait un déjeuner très faible chez Bourget,

même les confondant à certains moments en fraternelles transpositions de désinences.

O les Merchors, Poncier, Bouchons ! les noms, aujourd'hui pour la plupart justement célèbres de ces camarades de juvénile enthousiasme et de «gaie misère» (comme dit la phrase, car de littérale gaie misère, je n'en ai pas de nouvelles encore). Même Ponchon eut les honneurs d'une ballade tout entière dont deux vers me reviennent :

Vous ne serez qu'une aubergine
Si vous n'avez pas vu Ponchon.


(L'aubergine est un fruit du midi que les Méridionaux appellent aussi viédaze, qui signifie, à travers une autre signification, ce qu'un déplorable monosyllabe veut dire en beaucoup trop familière langue parisienne, sous, également, un autre sens, imbécile.)

Quoi qu'il en soit, et il se fait temps, à force de digressions et de parenthèses, de rentrer dans mon sujet. Ponchon, certainement, même sans qu'il soit tout à fait besoin de flétrir d'une aussi rude sorte les gens assez malheureux pour ne le point connaître au physique, mérite, non seulement d'être vu avec sa physionomie franche et fine, sa prestance bien portante et bien portée et la gaîté du meilleur aloi qui l'illumine tout entier non sans des reflets de forte et haute philosophie, mais encore d'être entendu, car sa conversation est charmante de verve malicieuse comme il faut et cordiale sans les inconvénients du trop ou du trop peu, et sait discerner, préférer, écarter, haïr bien et encore mieux aimer, sans erreur, ni préjugé, ni faiblesse, ni rien pour infirmer la ferme exquisité de son jugement.

Mais c'est surtout d'être lu qu'il mérite !

Car Raoul Ponchon est un poète très original, un écrivain absolument soi, descendant, c'est clair, d'une tradition, ainsi que tous, du reste, mais d'une tradition «de la première» française en diable, avec tout le diable au corps et tout l'esprit du diable, d'un bon diable tendre aux pauvres diable et diablement spirituel, coloré, musical, joli comme tout, fin comme l'ambre, léger, tel Ariel, et amusant, tel Puck, bon rimeur (j'ai mes idées sur la Rime et quand je dis «bon rimeur» je m'entends à merveille et c'est de ma part le suprême éloge), excellent versificateur aussi (je m'entends encore), un écrivain, enfin, tout saveur, un poète tout sympathie !

J'ai parlé des ascendants littéraires de Raoul Ponchon. A quoi bon des noms ? Pourtant Villon et Marot, La Fontaine, puis Banville et Glatigny se commémorent ici de fait et de droit. Ponchon a aussi de Monselet certaines grâces et c'est tout. Rien en lui, après ces incontestables rapports avec des esprits congénères, que de pleinement «genuine». Son funambulesque n'est jamais souvent satirique et parfois doux-amer comme celui de Banville, non plus que sa finesse en quoi que ce soit épicurienne à la façon d'ailleurs exquise de Monselet. Non, sa bonne humeur éclate tout en belle humeur sans plus, et s'il rit ou sourit, c'est virtuellement et bien pour le plaisir. D'où pour moi le poète sui generis et général en lui, le poète par excellence et de préférence, le poète pur et simple si vous aimez mieux. Il n'est dans ses vers ni évidemment préoccupé de théories esthétiques, ni agité de passions politiques, ni mû par des principes de morale... ou du contraire, je me hâte de le dire pour rassurer tout le monde. La raillerie dont il use, toute pittoresque, atteint sans blesser, non qu'il n'ait souvent de bonnes étrivières au service des sottises par trop indignes d'indulgence et de toutes les laideurs. Nulle ironie dans le sens méchant et triste du mot. Une sérénité divine, pour ainsi parler, règne dans ses Chroniques rimées si solides de nombre et de son, d'un si savoureux beau français qui donne comme l'impression du faire robuste et râblé de maître Nicolas Boileau-Despréaux. Son calme regard passe en revue non sans quelque hautaine guoguenardise, courses et salons, audiences et séances, obsèques et premières, retenant tous détails nécessaires sans négliger d'aucune sorte l'ensemble à brosser largement. L'amour même, et cette bonne chère de bonne compagnie qui entre trop peut-être dans la réputation de Ponchon auprès de ce monde qui côtoie le monde littéraire proprement dit, notre poète ne les célèbre qu'en artiste impeccable très convaincu de son sujet, mais le dominant et par conséquent apportant tout le sang-froid désirable dans la confection de ces délicieuses pièces de plaisant déduit et de crevailles. Son talent très fier ne souffre rien que d'absolument choisi au plus fin fond des considérables sensualités dont s'agit et vous serez ravis des deux preuves que voici de ce que j'avance là.


A PHILIS

Ton corps est un jardin impérial.
Toutes les fleurs s'y donnent rendez-vous,
Les roses qu'on rêve et les oeillets fous,
C'est Floréal, Germinal, Prairial.

Dans ce jardin d'amour tout embaumé
Et plein du gai tumulte du Printemps
Il est des nids perdus et palpitants
Pour les baisers ces beaux oiseaux de Mai.

Sur tes seins blancs voici les lys éclore,
J'entends tinter des muguets dans ta bouche
Et dans tes yeux où le faste se couche
S'épanouit une lointaine flore.

Et de tes pieds aux doigts de sucre rose
A tes cheveux qui passent l'hyperbole
Se mariant à mainte fleur mi-close
L'on voit grimper la grâce, vigne folle.


°°°°°°°°°°°°


FIVE O'CLOCK ABSINTHE


Quand le couchant étend son voile d'hyacinthe
Sur Rastaquapolis.
C'est l'heure assurément de prendre son absinthe,
Qu'en penses-tu, mon fils?

C'est en été surtout, quand la soif vous terrasse
– Tels cent Dreyfous bavards –
Qu'il convient de chercher une fraîche terrasse
Le long des boulevards.

Où l'on sait rencontrer l'absinthe la meilleure.
Celle du fils Pernod;
Fi des autres ! De même un dièze est un leurre
Quand il est de Gounod.

Je dis le long des boulevards, et non à Rome,
Ni chez les Bonivards;
Car pour être absinthier on n'en est pas moins
homme.
Et sur nos boulevards

On voit passer les plus suaves créatures
Aux plus gentes façons :
Tout en buvant, cela réveille vos natures,
C'est exquis... mais passons.

Vous avez votre absinthe, il s'agit de la faire;
Ça n'est pas, croyez-moi,
Comme pense un vain peuple, une petite affaire,
Banale et sans émoi.

Il ne faut pas avoir ailleurs l'âme occupée,
Pour le moment du moins.
L'absinthe veut d'abord de la belle eau frappée,
Les dieux m'en soient témoins !

D'eau tiède, il n'en faut pas : Jupiter la condamne.
Toi-même, qu'en dis-tu ?
Autant vaudrait, ma foi, boire du pissat d'âne
Ou du bouillon pointu.

Et n'allez pas comme un qui serait du Hanovre,
Surtout me l'effrayer,
Avec votre carafe, elle croirait, la povre !
Que l'on la veut noyer.

Déridez-la toujours d'une première goutte...
Là... là... tout doucement.
Vous la verrez alors palpiter, vibrer toute,
Sourire ingénûment;

Il faut que l'eau lui soit ainsi qu'une rosée,
Tenez-vous-le pour dit :
N'éveillerez les sucs dont elle est composée
Que petit à petit.

Telle une jeune épouse hésite et s'effarouche
Quand, la première nuit,
Son mari brusquement l'envahit sur sa couche
En ne pensant qu'à lui...

Mais, tenez : votre absinthe éclot dans l'intervalle,
La voilà qui fleurit,
S'irise et passe par tous les tons de l'opale
Avec un rare esprit.

Vous pouvez maintenant la humer, elle est faite;
Et la chère liqueur
A l'instant même vous mettra la joie en tête
Et l'indulgence au coeur...

Ponchon qui a fait des milliers et des milliers de vers n'a encore rien donné en recueil. Ses chefs-d'oeuvre volent, délicats, dans la presse dite «légère», parce qu'elle n'est pas lourde. Béons extasiés à ces papillons d'un Parnasse très précieux, en attendant le bon plaisir du maître charmant et l'édition complète des oeuvres écrites et à écrire.

Ainsi soit-il!


A RAOUL PONCHON


Vous aviez des cheveux terriblement;
Moi je ramenais désespérément;
Quinze ans se sont passés, nous sommes chauves
Avec, à tous crins, des barbes de fauves.

La Barbe est une erreur de ces temps-ci
Que nous voulons bien partager aussi;
Mais l’idéal serait des coups de saber
Ou même de rasoirs nous faisant glabres.

Voyez de Banville et voyez Lecon-
Te de Lisle, et tôt pratiquons leur con-
Duite et soyens; tells que ces deaux preux, nature.

Et quand dans Paris, tells que deux preux,
Nous irons, fleurant de literature,
Le people, ébloui nous prendra pour eux.


PAUL VERLAINE

.

.

Aucun commentaire: