4 déc. 2008

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Un derrière survint
Et voilà la guerre allumée
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1893 Paris : le pays se remet progressivement du grand scandale de l'affaire du Canal de Panama où les petits épargnants ont laissé l'essentiel de leurs économies. Casimir Périer est président. Les étudiants restent toujours en alerte car la censure les menaces régulièrement. Un sénateur, René Béranger, surnommé le Père La Pudeur de part ses prises de position , dépose un projet de loi réprimant les outrages aux bonnes moeurs, et vise spécialement les étudiants dans leurs excès chroniques. Vu la morosité générale ce projet passera facilement. Les étudiants se mobilisent et entament une manifestation de rue qui réunit des milliers de jeunes . Le préfet de Paris Lozé fait donner la troupe. Des barricades s'élèvent , c'est l'émeute. Un agent de police, dépassé par les événements, lance au-dessus d'une barricade un cendrier de faïence et tue malheureusement un passant, Antoine Nuger. C'était un commis en course qui dut s'arrêter à cause de la manif'. Les étudiants se déchaînent, campent sur leurs positions. Le lendemain matin, alors que les policiers ne sont pas encore revenus, ils démarrent leur cortège en courant et se précipitent à la préfecture de police de Paris qu'ils saccagent.


Ainsi, j’étais là, bien tranquille
A rêver au bord de la mer,
Sans plus m’agiter que possible,
Me grisant de son souffle amer,

Lorsque j ‘appris qu’en la grande ville
Le plus séjoureux des séjours,
S’agitait la guerre civile
Depuis tantôt sept ou huit jours.

Je l’avais laissé calme,
Nul vent discordant ne soufflait
Qui pût animer une palme
Du Chat-Noir au café Soufflet.

Pourquoi cette guerre ? A la suite
D’une manifestation
De jeunes gens contre un jésuite,
Moraliste d’occasion

Qui, sous prétexte de morale,
Va déférant au tribunaux
Des bals de candeur aurorale
Et de très liliaux journaux.
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La police, sans crier gare,
Voulant se mêler au à ce jeu,
Il s’ensuivit une bagarre,
Elle fut l’huile sur le feu.

Les ouvriers, non sans malice,
Soutinrent les manifestants ;
D’ailleurs contre dame police
N’est-on pas d’accord tout le temps ?


On éleva des barricades
Avec des trams, des omnibus ;
Les bourgeois en étaient malades
Et serraient déjà leur quibus.

Pendant ces fameuses journées
On consigna, tellement
Toutes les troupes casernées,
O Paris ! Sous ton firmament.

Et les trouvant encor trop minces
Pour dompter la rébellion,
On en fit venir des provinces,
De Carpentras et de Lyon.


Paris mis en état de siège
Se crut au temps du Prussien,
La Terreur flottait comme un liège
Sur l’océan lutécien.

Lozé déchaîna ses cohortes
D’affreux flics, de vils argousins ;
Il marqua d’une croix les portes
Et fit brimballer les tocsins.

Ils frappèrent, ces flics infâmes,
Des citoyens inoffensifs
Des enfants, des vieillards, des femmes,
Jusqu’à des chiens subversifs ;

Bientôt, vrais chevaux en ribote,
Ils rirent comme… aux dents le mors,
Le sabre remplaça la botte :
Il y eut des blessés, des morts.



*
* ..*


Or , c’est à ce sénateur farce
Qu’on doit ces morts. Il a voulu
Sauver la Morale. C'est parce
Qu’à cet imbécile il a plu

De poursuivre une belle fille
Qui montra son corps dépourvu
De voile et que ce vieux mandrille
Regrette de n’avoir pas vu.



RAOUL PONCHON
Le Courrier Français
16 juin 1893

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