26 mai 2008

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J'ADORE LA VIE
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"J'adore la vie."
(Une vieille Anglaise.)
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Aujourd’hui, la bonté du Ciel est manifeste.
Je me parais tout chose et me semble tout leste ;

Je sauterais fort bien par-dessus les maisons,
Mais les sergeots viendraient me chercher des raisons ;
Je vais donc consentir à fouler le bitume,
Si le vent ne m’emporte en l’air comme une plume;
Où dois-je aller ? .....................................
.....................................Parbleu, je veux aller tout droit
Devant moi, tel endroit vaut bien tel autre endroit.
Ce sont assurément ces messieurs pessimistes,
Crimedamourachards et cruellénigmistes
Qui font courir le bruit qu’il est des endroits tristes.
Moi, j’avoue humblement que je n’en connais pas,
Et je suis bien partout où me portent mes pas,
Fût-ce en prison ou même en le sein du trépas.


Voilà, me direz-vous, un heureux caractère.
Voui. Je n’en connais pas un pareil sur la terre.
Tout me va, me ravit, me chausse comme un gant,
Le beau, le laid, le neutre avec l’extravagant,
Tout ce qui est, n’est pas, et toute la chimère,
L’âpre génie, ainsi que la bêtise amère,
L’éternel Meissonier et le sempiternel
Bouguereau, qui des pieds est bien le colonel ;
Toute l’humanité me semble pitoyable,
Et je serais copain bien vite avec le diable.

Je m’accommode aussi de toutes les saisons,
Et comme je l’ai dix cent fois dans mes chansons,
Qu’il fasse du soleil, ou tombe de la merde,
Je m’en bas l’œil avec une fourche, sur l’air de

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Dans la nature où tout est bon
Il convient que rien ne se perde.
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La plupart des humains ne sont jamais contents,
Les uns voudraient l’été lorsque c’est le printemps,
Ceux qui ont femme blonde en rêvent une brune,
On voit des triples gueux affamés de fortune,
Sans compter tous ceux-là qui désirent la lune.
- Seigneur, donnez-la leur, qu’ils nous foutent la paix. -
Or ça, continuons. Qu’est-ce que je disais ?
Je disais qu’ aujourd’hui, par extraordinaire,
Le ciel n’avait pas sa gueule de poitrinaire,
Et que j’étais ravi d’être au monde et que tout
M’apparaissait charmant, que j’aille n’importe où.
Oui, depuis ce matin que le soleil rougeoie,
J’ai déjà rencontré mille sujets de joie.
D’abord je suis certain que dans l’air amoureux
Flotte je ne sais quoi de suave et d’heureux,
Et je jure, sans peur de dire des folies
Que les femmes aussi sont toutes plus jolies ;
Je vais même plus loin. Je ne suis qu’un bison
Si la maison n’est pas ce matin plus maison,
Le ciel trois fois plus ciel, l’arbre quatre fois arbre.
Paris me paraît être une ville de marbre,
Pleine de très beau monde, et très intelligent
Et qui aurait bien entendu beaucoup d’argent ;
Moi-même je me crois un gros propriétaire
Et je viens de toucher de l’or chez mon notaire.
C’est fabuleux, vraiment. N’imaginé-je pas
Que je pénètre dans la vie, à chaque pas,
Que ce n’est plus avec mes deux yeux de la veille
Que je vois tout le monde et que je m’émerveille ?
Que je trouve tout beau, tout bien et tout plaisant,
Et le plus dégoûtant des hommes, complaisant.


C’est ainsi que je vais, au hasard, dans la foule,
Titubant de gaîté, comme une femme soûle,
Et tout chemin est bon, meilleur, parfait, divin,
Du moment qu’il conduit chez un marchand de vin.



RAOUL PONCHON
Le Courrier Français
18 mai 1890

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